Paolo Véronèse (1528-1588), Dieu le père, 1570. Escorial, Madrid.
Les dérives conciliaires, les psaumes et la rupture avec la Tradition.
La Voie royale
"Les psaumes sont l’ascenseur de la prière, l’ascenseur ultra-rapide, tandis que les méthodes d’oraison sont un escalier interminable où l’on vous demande en outre de vous retourner sur vous-même à chaque marche que vous avez réussi à gravir. Je vous souhaite de faire cette découverte si ce n’est pas encore fait. Je peux vous garantir que vous ne le regretterez pas."
(Conférence donnée à l’université d’été du Centre Henri et André Charlier et de Chrétienté-Solidarité, à Salérans, le 5 août 2008)
Ce que je vais vous dire, j’aurais aimé le montrer d’abord à Dom Gérard (1) et à mon père spirituel. Tous deux sont morts, presque en même temps, avant que je puisse le leur soumettre. Quoi qu’il en soit de la pertinence de mes propos, je les leur dédie, à l’un et à l’autre. A Dom Gérard qui est peut-être l’auteur qui a écrit les plus belles choses sur les psaumes depuis les pères de l’Eglise, et à mon père spirituel qui m’a mis un bréviaire entre les mains dès notre première rencontre, sans me dire comment ça fonctionnait, pour voir ce que j’allais en faire. Eh bien c’est tout simplement devenu ma nourriture quotidienne.
Je suis un fervent partisan de ce que le pape Benoît XVI appelle l’herméneutique de continuité. Et dans de nombreux domaines, cette herméneutique de continuité ne pose pas de problème si l’on est de bonne foi et si on lit sans préjugés les textes conciliaires.
Il y a pourtant un domaine où ça pose un vrai problème. C’est la liturgie. Je laisse ici de côté la question de la messe, pour m’en tenir à l’office divin, dont on parle beaucoup moins, voire pas du tout. Or je ne vois comment on peut nier qu’il y a une rupture dans l’office divin. Une énorme rupture de la tradition.
Le mépris de la tradition et du symbolisme
La voici énoncée, pas par moi, mais par le pape Paul VI, au paragraphe 4 de la Constitution apostolique Laudis Canticum, de 1970 :
« Conformément aux normes données par le Concile SC 91, le cycle hebdomadaire a été aboli et le psautier a été réparti sur quatre semaines, dans la nouvelle traduction latine préparée par la Commission pour la nouvelle Vulgate de la Bible, instituée par Nous. Dans cette nouvelle répartition du psautier, quelques psaumes et versets particulièrement durs ont été omis, eu égard aux difficultés qu'ils pourraient présenter, surtout dans la récitation en langue vivante. »
En effet la Constitution conciliaire sur la sainte liturgie, en son paragraphe 91, disait : « Les psaumes ne seront plus répartis sur une semaine, mais sur un laps de temps plus long. »
Or depuis toujours, tant en Orient qu’en Occident, l’office divin comprend la prière des 150 psaumes dans la semaine. Avant Vatican II, personne n’aurait jamais imaginé toucher à cette tradition, non seulement unanime, mais ancrée dans la piété juive elle-même, car au temps du Christ les juifs pieux récitaient le psautier chaque semaine.
Il y a là un mépris, non seulement de la tradition, mais des cycles naturels, et du symbolisme des nombres. La semaine forme un tout, comme la Genèse le montre de façon éminente. Le temps se divise en période de sept jours. Chaque dimanche est le jour de la création et de la rédemption, et l’on recommence chaque fois le cycle. Chaque année est également un tout. Et dans la néo-liturgie il y a un cycle de lectures sur trois ans, ce qui n’a pas de sens non plus. Et comme on a, en outre, abandonné le mouvement de l’année liturgique, en mettant des dimanches ordinaires partout en dehors des cycles de Noël et de Pâques, il est devenu strictement impossible de retrouver les lectures d’un dimanche donné si on ne suit pas de près cette étrange année liturgique. Par exemple, tout le monde connaît la date de la Pentecôte, et à partir de là il est facile de retrouver le 4e dimanche après la Pentecôte dans un missel traditionnel. Mais comment savoir que dans la néo-liturgie c’était cette année, et seulement cette année, le 10e dimanche ordinaire année A ?
Il paraît que nous sommes en un temps où les prêtres n’ont plus le temps de dire les 150 psaumes dans la semaine. Comme ils n’ont plus le temps de dire la trop longue messe de saint Pie V. Les prêtres n’ont plus le temps de prier. Ils ont des choses plus importantes à faire. Il y a plus important que la prière. Comment peut-on affirmer cela sans frémir ?
On aurait pu dire : voilà, il y a aujourd’hui des apostolats qui rendent difficile la récitation du psautier dans la semaine. Donc, la règle des 150 psaumes hebdomadaires demeure la règle, mais il est permis d’étaler la récitation des psaumes sur quatre semaines. Mais non. On a fait comme pour la messe. On n’a pas dit : ceux qui veulent continuer à célébrer la messe de Pie V peuvent naturellement le faire. Pour l’office comme pour la messe, c’est un ordre : on abandonne la tradition, tout le monde doit se plier à la liturgie allégée. Et en ce qui concerne les psaumes, cet ordre, c’est de rompre avec une tradition plus que bimillénaire.
De même, on a supprimé l’office de prime. Ce qui fait mentir le psalmiste qui dit qu’on doit prier sept fois le jour, comme le souligne saint Benoît dans sa règle. Il n’y a plus que six offices du jour. Encore le mépris des nombres sacrés.
Les psaumes censurés
Comme vous le pensez bien, je n’en ai pas fini avec le 4e paragraphe de la Constitution Laudum canticum. Après avoir fait voler en éclats la tradition des 150 psaumes dans la semaine, Paul VI ajoute : « Dans cette nouvelle répartition du psautier, quelques psaumes et versets particulièrement durs ont été omis, eu égard aux difficultés qu'ils pourraient présenter, surtout dans la récitation en langue vivante. »
Tiens donc. Il a fallu attendre le XXe siècle pour découvrir qu’il y avait des versets « particulièrement durs », et qu’il fallait les supprimer. Non seulement on détruit la tradition des 150 psaumes hebdomadaires, mais en outre on supprime des versets de psaumes. On censure la parole de Dieu. Cela, c’est le plus effroyable. Paul VI et ses experts liturgistes disent à Dieu : franchement, là, tu dépasses les bornes, on ne peut pas prier sur de telles horreurs.
Voici que Dieu me donne un livre de prière. Mais je déchire les pages qui ne me plaisent pas. Dieu s’est trompé, quand il a inspiré ces prières au psalmiste. Heureusement que nous avons fini par nous en apercevoir, nous qui sommes plus intelligents que nos ancêtres.
Comment peut-on oser faire cela ?
Comment a-t-on pu oser mutiler le psaume 109, le Dixit Dominus, le premier psaume des vêpres du dimanche et des fêtes, un psaume que le Christ lui-même cite pour affirmer sa divinité ? Comment a-t-on pu oser mutiler le merveilleux psaume 136, Sur les rives de Babylone ?
Ah oui, il fallait enlever le dernier verset, celui qui dit : « Bienheureux celui qui saisira tes petits enfants, et les brisera contre la pierre. » Il ne faut pas dire des choses comme cela, n’est-ce pas ? Eh bien en enlevant ce verset on supprime un enseignement des pères du désert. Car ils s’en servaient pour apprendre aux novices à acquérir la paix intérieure. Les enfants de Babylone, expliquaient-ils, ce sont ces pensées qui nous assaillent en permanence. Comment s’en délivrer ? En les saisissant alors qu’elles sont encore petites, avant qu’elles nous envahissent, et en les brisant contre la pierre, contre le roc, qui est le Christ. Voilà l’un des véritables sens de ce verset, repris par les pères de l’Eglise, élargi aux diverses tentations. Un sens opérationnel, un enseignement de la Sainte Ecriture, que l’Eglise du XXe siècle prétend supprimer.
Dans tel psaume, comme celui-ci, on enlève la fin, dans tel autre on enlève des versets en plein milieu… Le comble est atteint avec le psaume 34, où l’on enlève les versets 4 à 8, 20 à 21, 24 à 26.
Voici ce que disent ces versets :
4 à 8 : Qu'ils soient couverts de honte et de confusion, ceux qui en veulent à ma vie. Qu'ils reculent et soient confondus, ceux qui méditent le mal contre moi. Qu'ils deviennent comme de la poussière à la face du vent, et que l'Ange du Seigneur les assiège. Que leur chemin soit ténébreux et glissant, et que l'ange du Seigneur les poursuive. Car sans raison ils ont caché un piège pour me massacrer; ils ont sans motif outragé mon âme. Qu'un piège dont il ne se doute pas tombe sur lui; que le filet qu'il a caché le saisisse, et qu'il tombe dans son propre filet.
20 et 21 : Car ils me disaient des paroles de paix; mais, parlant dans le pays avec colère, ils méditaient des tromperies. Et ils ont dilaté leur bouche contre moi, et ils ont dit: Ah ! Ah ! Nous avons vu de nos yeux !
24 à 26 : Juge-moi selon ta justice, Seigneur mon Dieu, et qu'ils ne se réjouissent pas à mon sujet. Qu'ils ne disent pas dans leur coeur: Ah ! Ah ! réjouissons-nous ! Qu'ils ne disent pas: Nous l'avons dévoré. Qu'ils rougissent et soient confondus, ceux qui se félicitent de mes maux. Qu'ils soient couverts de confusion et de honte ceux qui ont élevé la voix contre moi.
Inutile de dire que le psaume est défiguré. Car on détruit le balancement du psaume entre la louange de Dieu qui me sauve et mes appels de détresse dans les épreuves.
Si l’auteur était vivant, il ferait un procès à l’Eglise, et naturellement il gagnerait de forts dommages et intérêts. Mais je vous signale que l’auteur est vivant. Car il est éternellement vivant. Et je ne voudrais pas être à la place de ceux qui ont massacré les prières qu’il nous a données.
Paul VI précise : « quelques psaumes et versets particulièrement durs ont été omis, eu égard aux difficultés qu'ils pourraient présenter, surtout dans la récitation en langue vivante ». Eh oui, en langue vivante. C’est justement l’un des intérêts du latin, de provoquer une distanciation. Ce que je dis en latin, ce n’est pas ce que je dis dans la langue vulgaire. C’est autre chose. Et cela incite précisément à comprendre pourquoi la prière des psaumes me fait dire des choses qu’il est difficile de dire en langue vulgaire. Je voudrais préciser qu’il ne s’agit pas seulement du latin. Il n’est pas exact de dire que les liturgies orientales se font depuis très longtemps en « langue vernaculaire ». Dans la liturgie grecque, les psaumes sont ceux des Septante : c’est du grec du troisième siècle avant Jésus-Christ. Dans la liturgie russe, c’est du slavon, du slave du IXe siècle. Dans la liturgie en arabe, c’est de l’arabe classique, pas celui de tous les jours. Dans la liturgie syriaque et chaldéenne, c’est de l’araméen du moyen âge, ce n’est pas l’araméen d’aujourd’hui. La prière liturgique ne se fait pas dans le langage de tous les jours, parce qu’elle n’est pas le langage de tous les jours. Elle est sur un autre plan. Elle n’est pas le langage de notre temps, elle est le langage du dialogue avec l’éternité.
L’ennemi
La rupture du sixième sceau
Alors oui, il paraît impossible de prier en français sur des versets qui parlent d’horribles vengeances et de meurtres d’enfants.
Mais pourquoi ? C’est un aspect de la « culture du refus de l’ennemi », dont nous parlait tout à l’heure Mme Papazu. On fait un contresens monumental : on prend ces versets (et donc tout le reste, ce qui est ahurissant) au premier degré, littéralement. Comme si ce n’était pas de la poésie, et de la poésie sacrée. Mais ces ennemis pour lesquels je demande à Dieu les pires fléaux, ces ennemis que je demande à Dieu d’écraser, d’être l’objet des pires souffrances, de réduire en poussière, et de ne pas oublier leurs enfants dont on fracassera la tête sur le rocher, dont je demande à Dieu de me venger, car Dieu est le Dieu des vengeances, Deus ultionum, et il va leur briser la nuque et leur casser les dents, et je me laverai les mains dans leur sang… mais toute la tradition unanime a toujours montré qu’il s’agissait des démons.
Et il n’y a pas besoin de faire le moindre effort d’exégèse pour le comprendre. C’est absolument évident. De nombreux psaumes montrent le lien étroit entre l’ennemi et le péché. Les ennemis sont appelés aussi les pécheurs, les rois, les nations, les païens, les hommes, ou sont symbolisés par le lion. Le lion est toujours l’ennemi cruel, dans les psaumes, cela dit à l’adresse des admirateurs de Narnia. Ces ennemis, dit le psaume 142, sont ceux qui persécutent mon âme. Le psaume 108 dit que ce sont ceux qui parlent mal contre mon âme, et le dernier verset me fait dire à Dieu : « Tu me sauveras de ceux qui persécutent mon âme. »
Pour vous montrer à quel point c’est évident, voici un exemple parmi des milliers d’autres. Alors que je préparais cette conférence, il y a eu la fête du très précieux sang du Christ, le 1er juillet. On y lit un extrait d’une catéchèse de saint Jean Chrysostome aux néophytes. Pas à des chrétiens confirmés, à des gens qui vont recevoir le baptême. Saint Jean Chrysostome rappelle que lors de la sortie d’Egypte, l’ange exterminateur avait épargné les maisons où le linteau de la porte avait été marqué par le sang de l’agneau. Donc maintenant, poursuit-il, si l’ennemi voit, non pas le sang du symbole mis sur le linteau, mais le sang de la vérité du Christ brillant sur la bouche des fidèles, alors d’autant plus il se retirera. Car si l’ange est arrêté par le symbole, combien plus l’ennemi sera-t-il terrifié, s’il voit la vérité elle-même ?
Il dit bien l’ennemi, sans expliquer de qui il s’agit. Car pour tous ses auditeurs, qui sont pourtant des néophytes, il est évident que l’ennemi c’est le diable.
Si l’on veut d’autres exemples tirés des psaumes eux-mêmes, voici la fin du psaume 37 :
« Car c'est en toi, Seigneur, que j'ai espéré; tu m'exauceras, Seigneur mon Dieu. Car j'ai dit: Que mes ennemis ne se réjouissent pas à mon sujet, eux qui, ayant vu mes pieds ébranlés, ont parlé insolemment de moi. Car je suis préparé aux châtiments, et ma douleur est toujours devant mes yeux. Car je proclamerai mon iniquité, et je serai toujours occupé de la pensée de mon péché. Cependant mes ennemis vivent, et sont devenus plus puissants que moi, et ceux qui me haïssent injustement se sont multipliés. Ceux qui rendent le mal pour le bien me décriaient, parce que je m'attachais au bien. Ne m'abandonne pas, Seigneur mon Dieu; ne t’éloigne pas de moi. Hâte-toi de me secourir, Seigneur, Dieu de mon salut. »
Et le psaume 100 se termine ainsi : « Au matin j’ai massacré tous les pécheurs de la terre. » Si c’était vrai au premier degré, ça se saurait… Ou plutôt il n’y aurait plus personne pour le constater…
Alors oui, c’est vrai, les psaumes sont pleins de versets contre les ennemis. Des versets souvent très violents. Et le psaume 17, par exemple, dans sa deuxième partie, est un véritable psaume de jihad, dirait-on en arabe. C’est le vrai jihad, c’est le combat contre le véritable ennemi. Dans le psaume 17 le Seigneur m’apprend à me battre, il m’envoie au combat, et je vais à la guerre. Et je réduirai mes ennemis en poussière.
Mais quelle est donc la religion de ceux qui sont effrayés par ces versets et qui les suppriment du texte sacré ? N’ont-ils donc jamais lu saint Paul ? « Car ce n'est pas contre la chair et le sang que nous avons à lutter, mais contre les principautés et les puissances, contre les dominateurs de ce monde de ténèbres, contre les esprits de malice des régions célestes », dit-il dans son épître aux Ephésiens (Eph 6, 12). Et l’auteur de l’épître aux Hébreux souligne: « Car vous n’avez pas encore résisté jusqu’au sang dans votre lutte contre le péché. » (12, 4) Jusqu’au sang. Et ces gens-là n’ont-ils donc jamais entendu parler du combat des saints contre les ennemis, de leurs combats physiques contre les démons, depuis saint Antoine dans le désert jusqu’au saint curé d’Ars ou le saint Padre Pio ?
Il ne s’agit pas seulement d’une impiété, il s’agit d’un manque de foi, qui a pour conséquence de désarmer le chrétien face à l’ennemi.
Prenons simplement l’exemple du psaume 109, Dixit Dominus, qu’ils ont osé mutiler alors que le Christ lui-même le cite comme preuve de sa divinité. Quand le Christ cite le début d’un psaume, c’est comme s’il citait tout le psaume. C’est ici évident qu’il ne se réfère pas seulement au premier verset : « Le Seigneur a dit à mon seigneur : Siège à ma droite, jusqu’à ce que je fasse de tes ennemis un escabeau pour tes pieds. » C’est dans ce psaume qu’il y a cette prodigieuse référence à Melchisédech : « Tu es prêtre à jamais dans l’ordre de Melchisédech. » Une référence totalement anachronique, à l’époque du roi David et après, mais qui établit que le sacerdoce du Christ est d’une autre nature que le sacerdoce lévitique. Eh bien voici le verset qu’on a osé supprimer : Le Seigneur, et quand on dit le Seigneur, il s’agit du Christ lui-même, comme il l’a dit explicitement, le Seigneur « jugera les nations, il multipliera les ruines, il écrasera sur la terre les têtes d'un grand nombre ».
Supprimer ce verset, ça veut dire quoi ? ça veut dire que je dis au Christ de ne pas le faire. De ne pas écraser sur la terre les têtes des démons qui m’assaillent. Je veux une petite religion tranquille, suave et douce, une religion guimauve qui ne pose pas de problème. Cela me fait penser à ce que disait Olivier Messiaen, dont on célèbre cette année le centième anniversaire de sa naissance. Olivier Messiaen a été pendant plus de 60 ans organiste de l’église de la Trinité à Paris. On lui demandait souvent, notamment pour les mariages ou les enterrements, de jouer une jolie musique. « Ces gens, dit-il, attendaient de moi une musique douceâtre, vaguement mystique et surtout soporifique. En tant qu’organiste j'ai le devoir de commenter les textes propres à l’Office du jour. Ces textes exaltent des vérités très différentes, expriment des sentiments très différents et suscitent des grâces très différentes, suivant la couleur spéciale du temps dont l’Office fait partie. Prenons simplement le Psautier : croyez-vous que le psaume dise des choses vagues et douceâtres? Le psaume hurle, gémit, rugit, supplie, exulte et jubile tour à tour. » C’est exactement cela. C’est une excellente description : le psaume hurle, gémit, rugit, supplie, exulte et jubile tour à tour.
Notre religion n’est pas douceâtre et vaguement mystique. Elle est un combat à mort contre les forces du mal, pour me libérer de ces forces du mal qui me tiennent captif, me délivrer de leurs pièges, m’en libérer sous la conduite de Dieu qui m’apprend à me battre, à casser le bras de mes ennemis, comme disent les psaumes – le bras étant un symbole hébraïque de la force.
Il y a un autre aspect encore. Lorsque je dis ces psaumes, ces versets terribles sur les ennemis, si je suis vraiment dans le mouvement de la prière, ce n’est pas du tout avec effroi, ou avec dégoût, que je les dis. C’est avec une véritable jouissance. Oui, je les briserai menu, je les disperserai façon puzzle, je les réduirai en bouillie. Parce que c’est Dieu qui le fera et que j’ai confiance qu’il le fera. Ces versets de psaume, qu’expriment-ils en réalité ? L’espérance. La véritable espérance. L’espérance que je surmonterai le péché par la grâce de Dieu.
Ceux qui suppriment ces versets pèchent contre l’espérance, ils suppriment des armes de l’espérance. C’est criminel.
Le psaume 60 dit : « Tu m’as conduit, car tu t’es fait mon espérance, tu t’es fait une tour de vaillance à la face de l’ennemi. »
Nous avons là une de ces superbes tournures elliptiques des psaumes, et une image intraduisible. Turris fortitudinis, une tour qui est ma force, ma bravoure, mon courage, ma vaillance, une tour d’où je peux détruire mon ennemi, sous ta conduite, car tu me conduis jusqu’à la victoire. Si j’accepte le combat. Si je ne supprime pas les versets qui me gênent.
Le psaume 142 dit : « Dans ta miséricorde tu anéantiras mes ennemis. » In misericordia tua disperdes inimicos meos.
Dans ta miséricorde tu anéantiras mes ennemis.
Inutile de dire que bien entendu ce verset a été supprimé lui aussi.
On ne demande plus à Dieu d’anéantir nos ennemis. Et l’on voit en effet qu’ils prospèrent dans l’Eglise.
La miséricorde
Et, naturellement, on ne comprend pas comment cela aurait un rapport avec la miséricorde. On ne comprend pas, donc on supprime.
Or bien sûr c’est dans sa miséricorde, et seulement dans sa miséricorde, que Dieu peut anéantir mes ennemis. Car s’il ne fait pas jouer sa miséricorde, dont je dépends totalement, ce sont les ennemis qui auront le dessus.
Ici il me faut évoquer un autre scandale, français celui-là. Plus exactement francophone. Ceux qui connaissent mon blog savent que j’en ai déjà parlé plusieurs fois. Dans le psautier latin, le psautier officiel actuel de l’Eglise de Rome, le mot misericordia apparaît 129 fois. Je dis bien le mot misericordia. Je ne parle pas de son synonyme miserationes, ou du verbe misereor, ou des adjectifs misericors ou miserator. Le seul mot misericordia apparaît 129 fois. Dans le psautier liturgique officiel en français, le mot miséricorde apparaît… 2 fois. Et les deux fois uniquement pour éviter une répétition. Autant dire que la miséricorde a disparu du psautier en français, alors qu’il s’agit d’un thème majeur des psaumes.
Je ne me lasserai pas de dénoncer ce scandale, cette impiété, cet attentat contre la prière chrétienne.
Non seulement parce que c’est insupportable, mais aussi parce que je crois que c’est un peu, très modestement, à mon tout petit niveau, ma mission.
Je n’avais jamais parlé de cela à mon père spirituel. Or voici quel a été son testament. La dernière fois que je l’ai vu, la dernière chose qu’il m’ait dite avant que je le quitte, et qu’il ne me quitte hélas pour toujours sur cette terre, c’est ceci : « En ce moment, je suis frappé par l’importance de la miséricorde dans les psaumes. »
Il ne voulait pas dire, comme vous le comprenez bien, qu’il venait de découvrir l’importance de la miséricorde dans les psaumes, à 80 ans, lui qui toute sa vie a prié sur les 150 psaumes chaque semaine. Il s’agit là d’un phénomène que connaissent tous ceux qui prient sur les psaumes. Tel jour, tel verset, qu’on connaît par cœur, se met à briller tout à coup d’une lumière qu’on ne lui connaissait pas. C’est une expérience spirituelle intense, et qui procure une joie immense, car on sait qu’on a été touché par la grâce, qu’on a franchi un seuil, un tout petit seuil, mais qu’on a avancé d’un tout petit pas vers la connaissance intime de Dieu.
Voilà ce que me disait mon père spirituel. Mais lui ne me parlait pas d’un verset, il me parlait de la miséricorde en général. Il était entré dans une connaissance supérieure de la miséricorde, dans le mouvement intime de la miséricorde, et il en était émerveillé. C’était peu avant sa mort. Sa bienheureuse mort. Sa bienheureuse naissance à la miséricorde éternelle qui s’était manifestée à lui.
Mais comment a-t-on pu supprimer le mot même de miséricorde, et empêcher par le fait même les croyants d’accéder à la miséricorde par les psaumes ? Alors que Jean-Paul II y revenait sans cesse, qu’il a écrit une encyclique sur la miséricorde, et qu’il a institué un dimanche de la miséricorde, pour montrer que c’était aujourd’hui plus que jamais un thème primordial ?
On n’a même pas tenu compte du fait que nous avons un énorme privilège, dans la langue française, de bénéficier de la toute naturelle traduction de misericordia en miséricorde. Ce mot n’existe que dans les langues latines. Même le grec ne l’a pas. Et ce fut un providentiel miracle que les premiers traducteurs de la Bible grecque en latin traduisent eleos par misericordia. C’est le seul mot qui associe la pitié de Dieu, Kyrie eleison, au cœur de Dieu. C’est la pitié, la compassion, de l’Amour infini de Dieu pour les hommes.
Dans le psautier en français, il n’est question que d’amour. C’est l’amour qui remplace partout la miséricorde.
Pourquoi ? Parce que le mot amour établit une relation d’égal à égal, entre partenaires mis sur le même plan, alors que le mot miséricorde établit d’emblée la dépendance dans laquelle je suis par rapport à Dieu. Le psaume 122, par exemple, le souligne sans ambages : « Comme les yeux des esclaves sont fixés sur les mains de leurs maîtres, comme les yeux des servantes sur les mains de leurs maîtresses, ainsi nos yeux sont fixés sur le Seigneur notre Dieu, jusqu’à ce qu’il ait pitié de nous. » Donec misereatur nostri. Jusqu’à ce qu’il ait pitié de nous, jusqu’à ce qu’il nous fasse miséricorde. Jusqu’à ce qu’il nous rachète et nous libère, nous qui sommes des esclaves du péché.
Nous ne voulons pas d’un Dieu qui soit un maître qui ait pitié de nous. Nous ne voulons pas être dépendants. Nous voulons être libres. Libres d’aimer Dieu à notre façon, comme nous aimons une personne humaine. C’est une terrible illusion. Car la liberté, comme ne cesse de le rappeler Benoît XVI, se trouve dans l’obéissance à Dieu, dans la reconnaissance de ma totale dépendance à Dieu. La liberté ne s’obtient que par le combat contre les ennemis de Dieu qui sont mes ennemis, et pour me libérer du péché je ne peux compter sur rien d’autre que sur la miséricorde divine. Sur l’amour miséricordieux. L’amour, oui, mais l’amour de miséricorde. Si je n’en appelle pas à la miséricorde, je prétends en vain vouloir être sauvé.
La miséricorde, c’est le cœur compatissant de Dieu qui se penche sur ma misère, et qui me libère de l’ennemi. Nul ne peut connaître l’amour de Dieu s’il ne se place pas dans le mouvement de la miséricorde de Dieu, dans le mouvement descendant de la miséricorde, qui descend de l’inexprimable hauteur divine jusqu’à moi le misérable pécheur. Evidemment, je dois me reconnaître misérable si je veux bénéficier de la miséricorde, et non pas m’imaginer que je suis d’emblée au niveau de l’amour infini et éternel.
Bien sûr c’est toujours l’orgueil qui est en œuvre. Le péché originel, qui me dit que je n’ai pas d’ennemis au sens où le disent certains insupportables versets de psaumes, et que l’amour de Dieu m’est offert sans combat.
Comme si le Christ n’était pas mort sur la Croix.
Hesed et rahamim
Alors vous pourrez dire : mais enfin, les psaumes étaient écrits en hébreu, quel est le mot hébreu ?
Eh bien le mot hébreu est hesed, et hesed ne veut pas dire amour au sens où nous entendons ce mot. Mais la question est mal posée.
Car, en tant que catholiques, nous croyons à la tradition. La tradition des psaumes, comme de tout l’Ancien Testament, c’est qu’au troisième siècle avant Jésus-Christ des rabbins d’Alexandrie ont traduit la Bible en grec. Il s’agissait des rabbins les plus savants de l’époque, qui connaissaient à la perfection tant l’hébreu que le grec. Pour souligner l’importance exceptionnelle de la chose, la tradition nous dit que ce sont 70 rabbins qui ont traduit la Bible en 70 jours. D’où le nom de Bible des Septante. 7 étant bien sûr le nombre parfait. Cette traduction s’est répandue dans tout le bassin méditerranéen au point de devenir la référence pour tous les israélites et pour tous ceux qui voulaient connaître la Bible. Preuve en est que, chaque fois que l’Evangile, que le Christ lui-même dans l’Evangile, cite l’Ancien Testament, c’est dans le texte des Septante. Ce qui lui confère, reconnaissons-le, une certaine autorité, et même l’autorité tout court.
Le problème de la traduction des mots hébreux est que les mots sémitiques ne sont pas univoques. Ils ont une signification multiple autour d’un pôle. Ainsi le mot hesed veut-il dire à la fois, je dis bien à la fois, loyauté, fidélité, alliance, grâce, compassion, amour, bonté, bienveillance, charité. On voit qu’il s’agit de l’amour de Dieu sous son aspect de fidélité à l’alliance, et qui s’exprime par la grâce donnée aux hommes, par la compassion de Dieu envers les hommes, bref par la pitié divine envers les hommes qu’il veut sauver. Les Septante ont donc traduit hesed par eleos, la pitié, et les traducteurs latins ont traduit providentiellement eleos par misericordia.
L’abondance du mot miséricorde vient aussi du fait qu’il traduit au moins deux mots : hesed, comme nous venons de le voir, et rahamim. Le sens originel de rahamim, c’est le sein maternel, et puisque ce mot est au pluriel, les entrailles. Rahamim, c’est donc la miséricorde sous l’aspect de l’amour maternel de Dieu, viscéral, viscera misericordiae, pour ses enfants les hommes. Sa tendresse, sa bienveillance. On voit qu’on est loin, là aussi, d’un amour entre partenaires de même niveau.
En latin, lorsque misericordia est au pluriel, ou qu’on emploie son synonyme miserationes, il s’agit de rahamim, que les Septante ont parfois traduit par iktirmos, la compassion.
Quand dans les psaumes Dieu est qualifié de misericors et miserator, c’est que le texte hébreu mettait les deux mots. En français ils sont rigoureusement synonymes, et nous n’avons qu’un seul mot pour les traduire : miséricordieux. Il en est de même en arabe. Car en arabe il n’existe que rahamim, sous la forme rahma. C’est pourquoi les premiers mots du Coran sont Bismillah ir-Rahman ir-Rahim, que l’on traduit généralement par « Au nom de Dieu clément et miséricordieux ». Mais rahman et rahim sont un même mot, comme misericors et miserator. Comme vous le voyez, ces premiers mots du Coran sont un emprunt aux psaumes.
Il faut ajouter un troisième mot, traduit par veritas, la vérité. On constate que 20 fois dans les psaumes le mot miséricorde est directement lié au mot vérité. Le mot hébreu est emet. Et en réalité emet est très proche de hesed. Il veut dire grâce, fidélité, vérité, la vérité dans la relation, dans l’alliance. Les Septante ont traduit emet par alithia, vérité. Mais lorsque vous rencontrez misericordia et veritas, dans les psaumes, il s’agit d’une variation sur le même thème. Un thème véritablement central, comme le montre le psaume le plus bref, le psaume 116, qui est en quelque sorte une réduction de tous les psaumes. Il ne comprend que deux versets : le premier est un appel à la louange de Dieu, le second est une célébration de la misericordia et de la veritas.
La multiplicité des sens de ces mots a été étudiée par saint Jérôme, qui, après avoir revu à deux reprises la traduction latine existante des psaumes, qui était faite d’après la Septante, avait voulu livrer une nouvelle traduction, plus proche du texte hébreu.
On constate qu’il traduit neuf fois hesed et emet, ce qui est donc pour nous miséricorde et vérité, par gratia et fidelitas, sept fois par misericordia et fidelitas, et autrement par bonitas et fides, gratia et fides, benignitas et veritas…
Cette traduction de saint Jérôme est fort intéressante pour mieux comprendre les mots que l’on dit. Mais elle ne fut pas reçue par l’Eglise. Car la version traduite des Septante était déjà devenue traditionnelle, et elle venait d’être garantie par le pape qui avait demandé à saint Jérôme lui-même de la revoir.
En réalité il fallait en effet en rester à misericordia pour traduire hesed et rahamim.
La plus belle preuve nous est donnée par les psaumes du Nouveau Testament. Car il y a deux textes dans le Nouveau Testament qui ont toutes les caractéristiques des psaumes : le Benedictus et le Magnificat. Comme vous le savez ils sont écrits en grec, et dans chacun de ces deux psaumes on trouve deux fois le mot grec eleos, traduit en latin par misericordia, et qui était tout naturellement traduit par miséricorde en français avant la révolution liturgique.
Le Benedictus est un exemple type de ce que je disais tout à l’heure sur les ennemis, sur la miséricorde qui nous délivre de nos ennemis. Une première fois, Zacharie dit : « Il nous a sauvés de nos ennemis, de la main de tous ceux qui nous haïssent, faisant miséricorde envers nos pères, et se souvenant de son alliance sainte. »
On voit ici l’insistance sur l’alliance dans la miséricorde. Ce eleos renvoie à hesed.
La deuxième fois, il parle de saint Jean Baptiste qui donnera au peuple la science du salut, « par les entrailles de la miséricorde de notre Dieu » : Per viscera misericordiae Dei nostri. Et là on voit que c’est rahamim qui est explicitement présent sous eleos. Viscera misericordiae, c’est une expression que saint Paul utilise également dans son épître aux Colossiens.
De même, dans le Magnificat, le premier eleos renvoie à hesed, et le second à rahamim (la miséricorde de Dieu envers son enfant Israël).
Il faut donc traduire eleos par miséricorde, car eleos n’a jamais signifié amour, comme il faut traduire hesed et rahamim par eleos, donc en français miséricorde, puisque le Benedictus et le Magnificat nous prouvent la filiation hesed-rahamim, eleos, misericordia. Et saint Jérôme, qui voulait coller au texte hébreu, ne traduit jamais hesed ou rahamim par un mot signifiant amour.
Vous voulez une preuve supplémentaire ? Le mot miséricorde figure aussi dans les Béatitudes, et on l’a gardé : « Bienheureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde. »
Or les Béatitudes sont un résumé des psaumes (de même que les psaumes sont un résumé de toute la Bible, de la Genèse à l’Apocalypse). Le premier psaume, donc l’ensemble du psautier, commence par Beatus vir. « Bienheureux l’homme qui ne va pas dans le conseil des impies. » Le plus long des psaumes, le 118, commence par un double Beati. On trouve beatus 27 fois dans les psaumes. 27, c’est trois fois trois fois trois. Trois puissance trois. De même qu’il y a neuf béatitudes : trois fois trois. Dans un cas comme dans l’autre, c’est l’expression de la perfection divine.
Le pauvre
La première béatitude dit : « Bienheureux les pauvres en esprit. »
Le thème du pauvre parcourt tout le psautier. On peut expliquer en abondance la première béatitude en ne se servant que des psaumes.
Le pauvre est défini dans les psaumes comme celui qui est sans ressources, dans le besoin. Il est éventuellement associé à l’orphelin. Il est seul, démuni, indigent, misérable.
Le langage très concret des psaumes pourrait laisser penser que le psalmiste se préoccupe de la pauvreté matérielle et lance des appels à l’aide sociale. Ce serait la même erreur que pour les ennemis. On en a la preuve, s’il en était besoin, dans les psaumes où c’est le roi David lui-même qui se plaint d’être pauvre et démuni, alors qu’il était le personnage le plus riche de son royaume. Cela n’empêche pas, bien entendu, la traduction sociale de cette doctrine, comme l’Eglise l’a abondamment montré par ses œuvres de charité. « Faites justice à l’indigent et à l’orphelin, justifiez l’humble et le pauvre », dit le psaume 81, et l’on sait comment saint Yves, par exemple, l’a mis en pratique.
Mais le pauvre des psaumes est, essentiellement, le pauvre des Béatitudes. Le pauvre en esprit. Et les psaumes expliquent la Béatitude. Le pauvre est celui qui ne compte pas sur ses propres forces et qui attend tout de Dieu. De la miséricorde de Dieu. Le pauvre est un mendiant : mendicus et pauper, dit le psaume 39. Je mendie la miséricorde, je suis un mendiant de la grâce.
Tous les thèmes des psaumes sont reliés entre eux, et le thème du pauvre est spécialement lié à celui de la miséricorde. Cette pauvreté, c’est l’humilité. On parlait naguère de personnes humbles pour désigner les pauvres. Et en latin, plus encore qu’en français moderne, les deux mots se recoupent largement. Si je suis humble (ce qui recouvre aussi le fait que suis dans un état d’abaissement, humilié par l’ennemi, c’est-à-dire par mes péchés) si je me reconnais comme pauvre, je fais appel à la miséricorde de Dieu. Qui me délivrera de mes ennemis. Car tout est lié. Et Dieu me délivrera pour accomplir sa justice. Le thème de la justice, très présent dans les psaumes, est également lié à celui de la miséricorde.
Le plus humble des hommes, c’est le roi. Le roi au sens spirituel du terme. Celui qui a écrabouillé ses ennemis (appelés les rois, au pluriel, dans certains psaumes) parce qu’il s’en remettait totalement à Dieu, celui qui règne sur ses passions, celui qui est prêt pour le combat final, parce qu’il est saint. Et le roi est celui qui accomplit la justice de Dieu, qui fait la justice. Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés.
On ne peut qu’être impressionné par le début du psaume 85, par exemple, où David dit : « Incline, Seigneur, ton oreille et exauce-moi. Car je suis indigent et pauvre. Veille sur mon âme, parce que je suis saint. »
Dans le psaume 17, David affirme que le Seigneur le rétribuera selon la pureté de ses mains, et qu’il sera immaculé devant lui.
Il est clair que le personnage qui parle ici est en fait le Christ, dont le roi David, qui était christ puisque oint, était le prophète.
C’est le Christ qui est le pauvre par excellence, le maître en pauvreté, le maître en humilité. Un maître que personne ne peut évidemment égaler, puisque étant Dieu il s’est fait homme pour mourir sur la croix d’infamie.
Le Christ et moi
Saint Hilaire, qui fut le premier père de l’Eglise à commenter les psaumes de façon étendue, disait que tout dans les psaumes se rapportait au Christ.
On vient d’en avoir un exemple, en effet. Nous en avons vu un autre avec le psaume 109, nous connaissons le psaume 21 : Mon Dieu mon Dieu pourquoi m’as-tu abandonné ?, ce psaume qui dit « Ils ont percé mes mains et mes pieds, ils se sont partagé mes vêtements et ils ont tiré ma tunique au sort », et il y a tous ceux qui sont cités par Jésus de façon implicite (entre tes mains je remets mon esprit, par exemple) ou qui se rapportent clairement à la Passion (ils m’ont donné du fiel pour nourriture, et dans ma soif m’on abreuvé de vinaigre, par exemple), ou à la résurrection (exsurrexi, et adhuc sum tecum, je suis ressuscité, et je suis encore avec toi, verset du psaume 138 qui a été repris dans une version plus ancienne dans l’introït de la messe de Pâques : Resurrexi, et adhuc tecum sum).
Et il y en a bien d’autres qui ne peuvent se rapporter qu’au Christ, à commencer par ceux qui sont censés célébrer le roi David, mais le font en des termes qui ne se rapportent qu’à Dieu, David étant ici le symbole du roi des cieux. Notamment le psaume 88. C’est celui qui commence par une double évocation de la miséricorde et de la vérité éternelles de Dieu, pour évoquer l’alliance, et particulièrement l’alliance avec David. :
J'ai trouvé David, Mon serviteur; Je l'ai oint de mon huile sainte.
Car ma main l'assistera, et mon bras le fortifiera.
L'ennemi n'aura jamais l'avantage sur lui, et le fils d'iniquité ne pourra lui nuire.
Et Je taillerai ses ennemis en pièces devant lui, et je mettrai en fuite ceux qui le haïssent.
Ma vérité et ma miséricorde seront avec lui, et par mon Nom s'élèvera sa puissance.
Et j'étendrai sa main sur la mer, et sa droite sur les fleuves.
Il m'invoquera: Tu es mon Père, mon Dieu, le soutien de mon salut.
Et moi, je l’établirai comme le premier-né (le premier né : primogenitum), le plus élevé des rois de la terre.
Je lui conserverai éternellement ma miséricorde, et mon alliance avec lui sera inviolable.
Et j’établirai sa race pour les siècles des siècles, et son trône comme le jour du ciel. (…)
Sa race demeurera pour l’éternité,
Et son trône sera comme le soleil en ma présence, et comme la pleine lune pour l’éternité,
et le Témoin qui est au Ciel est fidèle.
Et je ne peux pas ne pas citer ce passage du psaume 39 : « Tu n’as voulu ni sacrifice ni oblation, tu n'as pas demandé d'holocauste ni de sacrifice pour le péché; alors j'ai dit: Me voici, je viens. En tête du livre il est écrit de moi que je dois faire ta volonté. Mon Dieu, je l'ai voulu, et ta loi est au fond de mon cœur. » Il faudrait citer tout ce psaume, que j’ai déjà cité pour parler du pauvre, et qui par ailleurs contient une très belle béatitude. Cela ne vous étonnera pas d’apprendre que c’est un psaume qui a été mutilé par la nouvelle liturgie…
Donc les psaumes ne parlent que du Christ, si l’on suit saint Hilaire. Mais on est tenté de répondre, comme dans les films américains : « Objection, votre Honneur ! » Tous ces psaumes qui, à l’instar du célèbre Miserere, le psaume 50, ou plus encore le psaume 37, soulignent à quel point le psalmiste est un pécheur, qui a toujours son péché devant lui, qui est couvert de péchés, dont même la chair est corrompue par le péché, etc., etc., comment est-ce que ce pourrait être le Christ ?
Il y a deux réponses à cette question, toutes deux au cœur même de la foi, et de la suréminente pédagogie des psaumes.
D’abord, bien sûr que le Christ est couvert de péchés. Il est couvert de mes péchés. Et ces péchés détruisent sa chair elle-même au moment de la Passion, et provoquent même sa mort. Cela est dit dès le premier verset du psaume 21. Car ce qui suit immédiatement « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné », c’est : « La voix de mes péchés éloigne de moi le salut. » La voix de mes péchés éloigne de moi le salut, dit le Christ sur la Croix.
Mais il y a autre chose. Car les psaumes insistent lourdement sur le fait que c’est moi, moi qui récite le psaume, qui suis un horrible pécheur. Le Christ prend mes péchés sur lui, d’accord. Mais il s’agit bien de moi dans ces psaumes, n’en déplaise à saint Hilaire.
Et c’est ce décalage, cette flagrante contradiction, entre les psaumes où je dis je suis saint, je suis immaculé, je suis dans la pleine lumière de Dieu, et les psaumes où je confesse mes innombrables péchés, et la gravité de ces péchés qui me font tomber dans la boue et me contraignent à l’humilité, c’est cette contradiction qui est le moyen même de mon élévation spirituelle. Car je suis effectivement et réellement l’un et l’autre. Je suis pécheur, je suis aussi le Christ, je suis un Dieu, dit le psaume 81, et le Christ lui-même a cité ce verset : « Je dis : vous êtes des dieux, vous êtes tous les fils du Très-Haut. » Car, comme le dit saint Jean : « à ceux qui l’ont reçu il a donné le pouvoir de devenir fils de Dieu ».
Je suis saint parce que je suis baptisé, et que je participe donc au sacerdoce et à la royauté du Christ. Je suis saint dans la mesure où le pécheur que je suis revêt le Christ, participe à la vie du Christ. Il y a donc bien un seul personnage dans les psaumes. Ce personnage, c’est à la fois le Christ et moi, c’est moi qui deviens un autre Christ en participant à la vie du Christ.
C’est toute la tension de la vie chrétienne qui est mise en prière dans les psaumes : je suis pécheur, et je suis sauvé, je vais vers la mort, et pourtant le Christ m’a déjà donné la vie éternelle. Je rampe dans la fange sur cette terre et pourtant j’ai en moi la vie éternelle. Et c’est en fixant mon regard sur Dieu comme un esclave, en mendiant la miséricorde comme un pauvre, en exposant mon humilité, au sens de l’abaissement, en exposant ma misère à la lumière divine, que peu à peu je deviens un autre Christ, je deviens saint pour de bon. Ce qui s’appelle la divinisation.
Ecoutez le psaume 12 :
Mais jusqu’à quand, Seigneur, m'oublieras-tu, à la fin? Jusqu’à quand détourneras-tu de moi ta face ? Il y a si longtemps que je remue tout cela dans mon âme, et que la douleur est dans mon cœur chaque jour ! Jusqu’à quand mon ennemi s’élèvera-t-il au-dessus de moi ? Regarde, et exauce-moi, Seigneur mon Dieu. Illumine mes yeux, afin que je ne m'endorme pas dans la mort; afin que mon ennemi ne puisse pas dire: J'ai eu l'avantage contre lui. Ceux qui me persécutent exulteront si je suis ébranlé. Mais j'espère en ta miséricorde. Mon cœur exultera dans ton salut. Je chanterai le Seigneur qui m'a comblé de biens, et je célébrerai le Nom du Seigneur Très-Haut.
Le mouvement de ce psaume est magnifique. Celui qui prie commence par interpeller Dieu de façon véhémente, à la limite du blasphème. Mais jusqu’à quand est-ce que tu vas m’oublier ? Puis il rappelle combien il est persécuté par l’ennemi. Mais j’espère en ta miséricorde, et tu vas me sauver, et je serai dans la plénitude de la joie. Je bondirai de joie, car c’est le sens originel d’exsulto : bondir, sauter.
L’espérance
J’espère en ta miséricorde. L’espérance est également un des grands thèmes des psaumes. Nous avons déjà vu que les plus violents versets contre l’ennemi sont en eux-mêmes source d’espérance. Mais l’espérance, soit comme substantif, soit sous la forme verbale, espérer, se trouve 98 fois dans les psaumes.
J’ai déjà cité le psaume 60 : « Tu m’as conduit, car tu t’es fait mon espérance, tu t’es fait une tour de vaillance à la face de l’ennemi. » Le psaume 26 va jusqu’à dire que si l’ennemi se lève pour me combattre, c’est en cela même que j’espère.
L’espérance est donc souvent associée, tout naturellement, à la lutte contre l’ennemi. Il est significatif qu’on trouve le mot cinq fois dans le psaume 21 : « Mon Dieu mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné. » Le psaume de la Passion est aussi le psaume de l’espérance : « Tu es mon espérance depuis le sein de ma mère. »
On trouve aussi cinq fois le mot dans le psaume 30, qui dans sa dernière partie célèbre les merveilles que Dieu fait pour ceux qui espèrent en lui.
L’espérance fait trois fois l’objet d’une béatitude dans les psaumes : « Bienheureux l’homme qui espère dans le Seigneur. »
L’espérance est liée à la miséricorde. Car c’est dans la miséricorde de Dieu que l’on doit espérer. « Moi j’espère en la miséricorde de Dieu », souligne le psaume 51, contrairement à ceux qui espèrent vainement dans leurs richesses ou dans leurs propres forces, et en retour Dieu manifestera les merveilles de sa miséricorde à ceux qui sont sauvés parce qu’ils ont espéré en lui, comme le dit le psaume 16.
L’espérance est aussi une leçon de confiance, ce qui est souligné dans plusieurs psaumes, notamment par cette image : « J’espère à l’ombre de tes ailes », à l’abri des ailes de Dieu.
Le psaume 118, quant à lui, invente le verbe « superspero », super-espérer, pour évoquer spécifiquement l’espérance chrétienne, en disant deux fois : Supersperavi in verba tua, et deux fois : Supersperavi in verbum tuum. Je n’espère que dans tes paroles, je n’espère qu’en ton Verbe.
Le psaume 20, psaume royal, dit : « Tu le combleras de joie en lui montrant ton visage, car le roi espère dans le Seigneur, et la miséricorde du Très-Haut le rendra inébranlable. »
L’espérance fait se manifester la miséricorde, et par elle le visage de Dieu, donc la joie parfaite et éternelle.
La crainte de Dieu
Après l’espérance, il faudrait évoquer la charité, l’amour de Dieu. L’amour que je porte à Dieu est peu présent sous cette forme. Il y a certes le cri du début du psaume 17 : « Je t’aime, Seigneur ». « Aimez le Seigneur », nous disent les psaumes 30 et 96, tandis que d’autres psaumes promettent à ceux qui aiment Dieu d’habiter à Sion et de connaître la paix véritable. Mais le verbe diligere reste marginal, et le verbe amare est absent. En fait, de même que l’amour divin se manifeste par la miséricorde, l’amour que je porte à Dieu se manifeste par la crainte. La crainte de Dieu.
Cette notion est aujourd’hui très mal comprise. Elle est pourtant d’un grand réalisme spirituel. La crainte de Dieu, ce n’est pas avoir peur de Dieu. De même que l’amour de Dieu est miséricorde, parce que je reconnais que je suis mendiant de cet amour infini, et non pas un partenaire de Dieu, de même mon amour pour Dieu est la crainte de Dieu, parce que je reconnais qu’il me dépasse infiniment. La crainte de Dieu est l’humilité de l’amour, de mon côté, comme la miséricorde de Dieu est, de son côté, son amour pour les humbles. Comme le dit le psaume 102 : « La miséricorde du Seigneur est depuis l’éternité, et jusqu’à l’éternité sur ceux qui le craignent. » Ou le psaume 146 qui ajoute l’espérance : « Le Seigneur met son plaisir en ceux qui le craignent, et en ceux qui espèrent en sa miséricorde. »
Benoît XVI, évoquant récemment cette question, citait le psaume 130. Le voici intégralement, il est très court :
Seigneur, mon cœur ne s’est pas enorgueilli, et mes yeux ne se sont pas élevés. Je n'ai pas recherché de grandes choses, ni les merveilles au-dessus de moi. Si je n'avais pas d'humbles sentiments, et si au contraire j'ai élevé mon âme, que mon âme soit traitée en retour comme l'enfant que sa mère a sevré. Qu'Israël espère dans le Seigneur, dès maintenant et à jamais.
Ainsi, disait le pape, celui qui craint Dieu n’a pas peur mais au contraire éprouve la sécurité de l'enfant dans les bras de sa mère. Celui qui craint Dieu aime Dieu en vérité, humblement, et il connaît le fruit de cet amour : la confiance.
Les psaumes sont intarissables sur les biens qui attendent celui qui craint Dieu.
Psaume 24 : « Quel est l'homme qui craint le Seigneur? Il lui fixe une loi dans la voie qu'il a choisie. Son âme se reposera parmi les biens, et sa race aura la terre en héritage. Le Seigneur est le ferme appui de ceux qui Le craignent, et Il leur manifestera Son alliance. »
Psaume 30 : « Qu’elle est grande l’abondance de ta douceur, Seigneur, que tu as cachée en toi pour ceux qui te craignent.
Psaume 33 : « Ce pauvre a crié, et le Seigneur l’a exaucé, et il l’a sauvé de toutes ses tribulations. L'Ange du Seigneur viendra autour de ceux qui le craignent, et Il les délivrera… Goûtez et voyez combien le Seigneur est doux. Bienheureux l’homme qui espère en lui. Craignez le Seigneur, vous tous ses saints, car Il n'y a pas d'indigence pour ceux qui le craignent. Les riches ont été dans le besoin, et ont eu faim; mais ceux qui cherchent le Seigneur ne seront privés d'aucun bien. Venez, mes fils, écoutez-moi; je vous enseignerai la crainte du Seigneur. »
Vous voyez ici la connexion entre le pauvre, la crainte de Dieu et l’espérance. Et ce que l’on traduit par la douceur de Dieu. Dulcedinis dans le psaume 30, mais le plus souvent on a l’adjectif suavis, qui a donné suave. Suavis, c’est doux, agréable, aimable, exquis. On voit bien, là, que la crainte de Dieu n’a rien à voir avec la peur.
Je voudrais souligner que ceci est de la plus extrême importance, car il s’agit de la construction de notre personne immortelle. La grande révélation du christianisme, en définitive, c’est la révélation de la personne. Cela apparaît très clairement quand on sait que l’islam, qui est venu après le christianisme, et qui est en quelque sorte une hérésie judéo-chrétienne, ne connaît pas la notion de personne. Au point qu’il n’existe pas en arabe de mot qui permette de désigner aussi bien une personne divine qu’une personne humaine. Les chrétiens arabophones ont dû prendre un mot araméen : ouqnoun, au pluriel aqanîn.
La révélation de la personne vient par la révélation de la Sainte Trinité : Dieu en trois personnes. En Dieu, la personne est « relation subsistante », selon la définition de saint Thomas d’Aquin. La personne humaine ne peut pas être pure relation subsistante, mais elle est, elle aussi, relation, puisque l’homme est créé à l’image de Dieu. « L'homme n'est qu'un nœud de relations », a très bien dit Saint-Exupéry.
Qu’est ce que la relation ? Comme chacun l’a expérimenté dans sa vie, il n’y a pas d’autre relation digne de ce nom que l’amour.
Mais qu’est-ce que l’amour ? Dieu ne se pose pas la question, il est amour parfait. Dieu est l’amour absolu. Mais l’homme doit se poser la question, car dans la création l’amour se manifeste de très diverses manières, certaines sont des reflets légitimes de l’amour divin, d’autres en sont des contrefaçons.
Le mot amour recouvre ainsi toutes sortes de sentiments, et ici il ne s’agit pas de sentiment, mais de la substance même de la personne.
Nous ne pouvons donc pas prendre ce mot tel quel sur le plan spirituel, il est hélas trop vague. Il faut le préciser. Et c’est justement ce que font les psaumes quand ils disent que l’amour de Dieu pour l’homme s’appelle la miséricorde, et que l’amour de l’homme pour Dieu s’appelle la crainte de Dieu, et quand les psaumes expliquent de quoi il s’agit, ils nous permettent d’être au cœur de ce double mouvement.
La joie
Ce qui provoque la joie. La joie surabondante de la vie en Dieu. La joie éternelle. Les psaumes sont remplis de cette joie, malgré les ennemis, malgré le péché, malgré la terrible lutte. Nous avons déjà rencontré cette joie à plusieurs reprises, et le psaume 85 précise ce qu’est la crainte de Dieu quand il dit : « Mon cœur se réjouit d’avoir à craindre ton nom. »
Les traducteurs des psaumes en latin ont employé tous les mots qui pouvaient exprimer la joie : gaudium et gaudere, laetitia et laetare, jubilatio et jubilare, jucundus, exsultatio et exsultare, ce sont les transports de joie, delectatio et delectari qui ajoutent à la joie le plaisir, psallere et cantare qui y ajoutent le chant, confessio et confiteri, ou laudatio et laudare, qui y ajoutent la louange… On trouve quatre de ces mots dans ce seul verset du psaume 97 : Jubilate Deo omnis terra, cantate et exsultate et psallite.
La joie est au cœur des psaumes. De nombreux psaumes sont une louange de Dieu (c’est pourquoi le grand office du matin s’appelle les laudes), et cette louange est l’expression de la joie de pouvoir louer le Seigneur. Il en est de même des appels à chanter le Seigneur, à lui chanter un chant nouveau, et de convoquer les instruments les plus mélodieux et les plus bruyants pour le faire. Cette joie est partout, on la trouve même au cœur du psaume de pénitence par excellence, le psaume 50. Cette joie est la conséquence du don de la miséricorde. Chaque matin, à laudes, précisément, la liturgie répète ce verset du psaume 89 : Repleti sumus mane misericordia tua ; exsultavimus, et delectati sumus. « Au matin nous sommes remplis de ta miséricorde, nous exultons et nous sommes dans la joie ». Delectati, cela indique même d’abord le plaisir. Et rempli n’est pas trop fort, quand le psaume 83 dit : « Mon cœur et ma chair exultent, sautent de joie, auprès du Dieu vivant ».
La joie est la perception de la gloire de Dieu, et comme la gloire de Dieu est partout, cette joie est cosmique. Ce qui donne de merveilleuses images dans les psaumes, comme les fleuves qui applaudissent des deux mains, les arbres ou les montagnes qui bondissent de joie en présence de Dieu. Une joie de la création qui culmine, figurez-vous, lorsque Dieu vient juger la terre, nous dit le psaume 97.
On voit ici une fois de plus la dialectique constante des psaumes, ou plutôt la tension permanente entre deux réalités opposées, en l’occurrence la lamentation devant le péché et l’exultation du salut, entre le fait de pleurer toute la nuit et de crier de joie dans la lumière du Seigneur, entre l’ascèse et la récompense. « Ceux qui sèment dans les larmes moissonneront dans l’allégresse. Ils allaient, il allaient en pleurant, en jetant leurs semences. Mais ils reviendront, ils reviendront dans l’exultation, en portant leurs gerbes », dit le psaume 125. C’est encore une fois ce que nous disent les Béatitudes : « Bienheureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés ; Bienheureux êtes-vous quand on vous maudira, quand vous serez persécutés, et qu’on dira de vous toute sorte de mal à cause de moi. Réjouissez-vous et exultez, car votre récompense est grande dans les cieux. »
Je voudrais insister, en terminant cet aperçu très sommaire, sur le fait que les psaumes sont une prière qui met directement en contact avec Dieu. Pas seulement parce qu’ils viennent de la Bible, mais par leur forme même. Dans les psaumes il n’y a aucune philosophie, aucune psychologie, rien qui puisse distraire l’intellect de la prière, du contact avec Dieu. Je trouve effarant que tant de grands esprits chrétiens, et même des saints, à partir de la nuit de la Renaissance, se soient acharnés à composer des méthodes d’oraison, et aient imposé aux fidèles ces méthodes d’oraison, où la psychologie est plus présente que la prière, et quand on dit psychologie on dit d’une façon ou d’une autre contemplation de son nombril et non contemplation de Dieu, alors que Dieu nous a donné avec les psaumes la plus extraordinaire méthode d’oraison qui soit, la méthode directe, la plus efficace qui soit, car c’est l’efficacité du Saint Esprit.
Vous connaissez tous l’ascenseur de sainte Thérèse de Lisieux. Elle comparait à un ascenseur ce qu’elle appelait la petite voie, qui est en réalité la voie royale, qu’elle avait redécouverte toute seule sous les accumulations des pieuses pédagogies de la sainteté, toutes plus vaines les unes que les autres. Il en est de même avec les psaumes. Les psaumes sont l’ascenseur de la prière, l’ascenseur ultra-rapide, tandis que les méthodes d’oraison sont un escalier interminable où l’on vous demande en outre de vous retourner sur vous-même à chaque marche que vous avez réussi à gravir. Je vous souhaite de faire cette découverte si ce n’est pas encore fait. Je peux vous garantir que vous ne le regretterez pas.
(1) Dom Gérard
http://auto23652.centerblog.net/4220714-SERMON-DU-TRP-DOM-LOUIS-MARIE
http://auto23652.centerblog.net/4220499-Dom-Gerard-calvet
http://eucharistiemisericor.free.fr/index.php?page=0603082_hommage
Les Vêpres de la Circoncision
Les premières Vêpres de la Circoncision sont rendues plus solennelles par le chant de cinq des vénérables Antiennes dont nous parlions tout à l'heure ; l'Office se compose en outre des Psaumes assignés, pendant toute l'année, aux Vêpres de la sainte Vierge.
Le premier de ces Psaumes, en célébrant la Royauté, le Sacerdoce et la suprême Judicature de l'Emmanuel, révèle en même temps la haute dignité de celle qui l'a enfanté. Le second renferme la louange du Dieu qui élève les humbles et qui rend féconde la stérilité ; il annonce magnifiquement les grandeurs et la fécondité de Marie, Mère de Dieu et Mère des hommes. Les trois derniers Psaumes contiennent l'éloge de Jérusalem, Cité de Dieu et symbole de Marie.
Ant. O commerce admirable ! le Créateur du genre humain, prenant un corps et une âme, a daigné naître de la Vierge, et devenu homme sans le concours de l'homme, il nous a fait part de sa divinité.
PSAUME CIX.
Celui qui est le Seigneur a dit à son Fils, mon Seigneur:
Asseyez-vous à ma droite et régnez avec moi ;
Jusqu'à ce que, au jour de votre dernier avènement, je fasse de vos ennemis l'escabeau de vos pieds.
O Christ ! le Seigneur, votre Père, fera sortir de Sion le sceptre de votre force : c'est de là que vous partirez pour dominer au milieu de vos ennemis.
La principauté éclatera en vous, au jour de votre force, au milieu des splendeurs des Saints; car le Père vous a dit : Je vous ai engendré de mon sein avant l'aurore.
Le Seigneur l'a juré, et sa parole est sans repentir ; il a dit en vous parlant : Dieu-Homme, vous êtes Prêtre à jamais selon l'ordre de Melchisédech.
O Père ! le Seigneur votre Fils est donc à votre droite : c'est lui qui, au jour de sa colère,viendra juger les rois.
Il jugera aussi les nations ; il consommera la ruine du monde, et brisera contre terre la tête de plusieurs.
Maintenant il vient dans l'humilité ; il s'abaisse pour boire l'eau du torrent des afflictions ; mais c'est pour cela même qu'un jour il élèvera la tête.
Ant. O commerce admirable! Le Créateur du genre humain, prenant un corps et une âme, a daigné naître de la Vierge, et devenu homme sans le concours de l'homme, il nous a fait part de sa divinité.
Ant. Quand vous naquîtes ineffablement d'une Vierge, alors s'accomplirent les Ecritures. Comme la rosée sur la toison, vous descendîtes pour sauver le genre humain. Nous vous louons, ô notre Dieu !
PSAUME CXII
Serviteurs du Seigneur, faites entendre ses louanges : célébrez le Nom du Seigneur.
Que le Nom du Seigneur soit béni, aujourd'hui et jusque dans l'éternité.
De l'aurore au couchant, le Nom du Seigneur doit être à jamais célébré.
Le Seigneur est élevé au-dessus de toutes les nations ; sa gloire est par delà les cieux.
Qui est semblable au Seigneur notre Dieu, dont la demeure est dans les hauteurs ?
C'est de là que, non content d'abaisser ses regards sur les choses les plus humbles dans le ciel et sur la terre, il a daigné descendre jusqu'à nous.
Du fond de son berceau, par sa vertu divine, il soulève de terre l'indigent, élève le pauvre de dessus le fumier où il languissait,
Pour le placer avec les princes, avec les princes mêmes de son peuple.
C'est lui qui fait habiter pleine de joie dans sa maison celle qui auparavant fut stérile,et qui maintenant est mère de nombreux enfants.
Ant. Quand vous naquîtes ineffablement d'une Vierge, alors s'accomplirent les Ecritures. Comme la rosée sur la toison, vous descendîtes pour sauver le genre humain. Nous vous louons, ô notre Dieu !
Ant. Le buisson enflammé, mais non consumé, qui apparut à Moïse, nous l'avons reconnu dans votre virginité admirablement conservée : Mère de Dieu, intercédez pour nous.
PSAUME CXXI.
Je me suis réjoui quand on m'a dit : Nous irons vers Marie, la maison du Seigneur.
Nos pieds se sont fixés dans tes parvis, ô Jérusalem ! notre cœur dans votre amour, ô Marie !
Marie, semblable à Jérusalem, est bâtie comme une Cité : tous ceux qui habitent dans son amour, sont unis et liés ensemble.
C'est en elle que se sont donné rendez-vous les tribus du Seigneur, selon l'ordre qu'il en a donné à Israël, pour y louer le Nom du Seigneur.
Là, sont dressés les sièges de la maison de David, et Marie est la fille des Rois.
Demandez à Dieu, par Marie, la paix pour Jérusalem : que tous les biens soient pour ceux qui t'aiment, ô Eglise.
Voix de Marie : Que la paix règne sur tes remparts, ô nouvelle Sion! et l'abondance dans tes forteresses.
Moi fille d'Israël, je prononce sur toi des paroles de paix, à cause de mes frères et de mes amis qui sont au milieu de toi.
Parce que tu es la maison du Seigneur notre Dieu, j'ai appelé sur toi tous les biens.
Ant. Le buisson enflammé, mais non consumé, qui apparut à Moïse, nous l'avons reconnu dans votre virginité admirablement conservée : Mère de Dieu, intercédez pour nous.
Ant. La tige de Jessé a fleuri ; l'étoile est sortie de Jacob ; la Vierge a enfanté le Sauveur. Nous vous louons, ô notre Dieu!
PSAUME CXXVI
Si le Seigneur ne bâtit la maison, en vain travaillent ceux qui la bâtissent.
Si le Seigneur ne garde la Cité, inutilement veilleront ses gardiens.
En vain vous vous lèverez avant le jour : levez-vous après le repos, vous qui mangez le pain de la douleur.
Le Seigneur donnera un sommeil tranquille à ceux qu'il aime : des fils, voilà l'héritage que le Seigneur leur destine ; le fruit des entrailles, voilà leur récompense.
Comme des flèches dans une main puissante ; ainsi seront les fils de ceux que l'on opprime.
Heureux l'homme qui en a rempli son désir : il ne sera pas confondu, quand il parlera à ses ennemis aux portes de la ville.
Ant. La tige de Jessé a fleuri ; l'étoile est sortie de Jacob ; la Vierge a enfanté le Sauveur. Nous vous louons, ô notre Dieu !
Ant. Voici que Marie nous a enfanté le Sauveur, à la vue duquel Jean s'est écrié : Voici l'Agneau de Dieu ; voici Celui qui ôte les péchés du monde, alleluia.
PSAUME CXLVII.
Marie, vraie Jérusalem, chantez le Seigneur: Marie, sainte Sion, chantez votre Dieu.
C'est lui qui fortifie contre le péché les serrures de vos portes ; il bénit les fils nés en votre sein.
Il a placé la paix sur vos frontières ; il vous nourrit de la fleur du froment, Jésus, le Pain de vie.
Il envoie par vous son Verbe à la terre ; sa Parole parcourt le monde avec rapidité.
Il donne la neige comme des flocons de laine : il répand les frimas comme la poussière.
Il envoie le cristal de la glace semblable à un pain léger : qui pourrait résister devant le froid que son souffle répand ?
Mais bientôt il envoie son Verbe en Marie, et cette glace si dure se fond à sa chaleur : l'Esprit de Dieu souffle, et les eaux reprennent leur cours.
Il a donné son Verbe à Jacob, sa loi et ses jugements à Israël.
Jusqu'aux jours où nous sommes, il n'avait point traité de la sorte toutes les nations, et ne leur avait pas manifesté ses décrets.
Ant. Voici que Marie nous a enfanté le Sauveur, à la vue duquel Jean s'est écrié : Voici l'Agneau de Dieu ; voici Celui qui ôte les péchés du monde, alleluia.
CAPITULE. (Tit. II.)
La grâce de Dieu, notre Sauveur, a apparu à tous les hommes, et nous a appris à renoncer à l'impiété et aux désirs du siècle, pour vivre avec tempérance, justice et piété, en ce monde.
On chante ensuite l'Hymne du jour de Noël, Jesu, Redemptor omnium,
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V/. Le Verbe s'est fait chair, alleluia.
R/. Et il a habité parmi nous, alleluia.