Introduction
Lex orandi, lex credendi. Cet adage célèbre, résumé d’une phrase écrite au Ve siècle et attribuée à St Célestin Ier, a été reprise depuis, par de nombreux autres Papes, tels que Benoît XIV, Léon XIII, Pie XI et Pie XII l. Il signifie que la loi de la prière détermine la loi de la croyance.
Autrement dit, on peut en modifiant la prière modifier aussi la croyance. C’est, nous le verrons, en modifiant la liturgie de la Messe que de grands hérétiques comme Luther et Cranmer ont entraîné dans le protestantisme des populations entières qui se croyaient encore catholiques.
Nous assistons actuellement, et sur une plus grande échelle encore, au même événement. Notre intention est de montrer dans cet opuscule comment la Nouvelle Messe n’a d’autre objet que d’imposer une nouvelle religion. La révolution liturgique n ’est qu ’une pièce, maîtresse il est vrai, de tout un ensemble qui concourt de manière cohérente à l’établissement de cette nouvelle religion.
Le cardinal Journet disait, il y a quelques années : "La liturgie et la catéchèse sont les deux mâchoires de la tenaille avec laquelle on arrache la foi" 2.
Il nous faudrait donc, pour être complets, situer le problème de la Nouvelle Messe dans un ensemble qui comprendrait aussi l’étude de la catéchèse actuelle. Nous serions également amenés à aborder d’autres domaines : ceux du rituel des sacrements, de l’ensemble des prières et de l’office, des diverses formes de piété, de la discipline ecclésiastique.
Nous nous bornerons néanmoins à un examen, assez complet bien que rapide, de la Nouvelle Messe, en nous efforçant toutefois de dégager sommairement l’entourage historique et de faire justice de quelques opinions hâtives.
1ère partie : Histoire de la Messe jusqu’à St Pie V
On sait que la Révélation est terminée depuis la mort du dernier Apôtre. Depuis, par conséquent, aucune vérité, aucun dogme nouveau ne peut venir l’enrichir. En revanche, des dogmes implicitement contenus dans la Révélation peuvent être encore dégagés et définis de nos jours : l’exemple le plus récent est la proclamation de l’Assomption en 1950. Une fois définis, les dogmes sont intangibles et nul ne peut les nier, les contester ni même les passer sous silence.
C’est dire que tous les dogmes qui définissent la Messe étaient déjà contenus dans la première Messe célébrée par Notre Seigneur Jésus-Christ lors de la Cène.
Dès les Ier et IIe siècles, les paroles du Christ sont entourées d’une liturgie encore mouvante, mais à peu près semblable en Orient et en Occident, ainsi que l’attestent la Didachè, l’épître de St Clément, celle dite de Barnabé, les écrits de St Ignace, St Justin et St Irénée 3.
Les rites se cristallisent assez rapidement et il existe au IVe siècle quatre types de messes : les rites d’Antioche et d’Alexandrie, le rite romain et le rite gallican. Mais toutes les parties de la Messe se retrouvent dans tous les rites dès le IIe siècle 4.
Signalons, dès le IVe siècle, la première hérésie antiliturgique, celle de Vigilance qui s’oppose au triomphalisme et veut revenir à la simplicité primitive 5. C’est la première apparition de l’archaïsme et de la désacralisation; en fait, l’hérésie antiliturgique ne varie guère de siècle en siècle.
A la même époque, les Ariens, qui nient la divinité du Christ, communient debout et avec la main, donc en diminuant les marques de respect 6. Alors que, comme pour la plupart des hérétiques, leurs écrits manquent souvent de netteté, ils veulent changer pratiquement la foi en modifiant la liturgie : lex orandi, lex credendi.
Dès le Ve siècle, apparaît une tendance à l’unification occidentale sur le seul modèle romain. Survivront jusqu’à nos jours : à Milan la liturgie ambroisienne qui a le canon romain, à Tolède la liturgie mozarabe d’origine orientale, la liturgie dominicaine très voisine du rite romain à part quelques détails venus des missels français du Moyen Age.
La Messe dite actuellement de St Pie V n’est autre que le rite romain, tel qu’on le trouve à peu près dès le Ve siècle. Les prières de l’offertoire, qui peuvent dater des VIIe ou VIIIe siècles n’ont été adoptées par Rome qu’au XIe siècle 7.
Mais l’ensemble du canon romain date au moins du IVe siècle, avec quelques additions au Ve siècle. On trouve des traces de ce canon dès le IIe siècle 8.
On présente le canon d’Hippolyte comme plus ancien que le canon romain, car on l’attribue à St Hippolyte, antipape et martyr du IIIe siècle. Beaucoup moins riche que le canon romain, c’est une anaphore orientale qui n’eut guère de succès et que seul un souci d’archaïsme, dont nous reparlerons, a voulu déterrer. La prière eucharistique n° 2 de la Nouvelle Messe se réclame en effet de ce canon, mais n’en contient en réalité que quelques réminiscences 8.
On voit donc que la Messe est fixée dès l’Antiquité et qu’elle traversera tout le Moyen Âge sans subir de changements importants, à part l’enrichissement de l’offertoire. On note, dans différentes églises, de très petites variations de détail dues à des usages locaux parfois fort anciens.
Survient alors la Renaissance et l’émergence du naturalisme qui va attaquer les bases surnaturelles de la religion catholique. Déjà, en 1525, le Pape Clément VII, par souci d’adaptation au monde, accepte de nouvelles prières où l’on évoquait les dieux de la mythologie, comme Bacchus et Vénus 9 ; le bref de 1525 ne sera d’ailleurs jamais annulé.
Beaucoup plus grave sera la contestation apportée par les initiateurs de la Réforme ; et c’est ce qui justifiera l’œuvre du Concile de Trente et de St Pie V.
Mais arrêtons-nous quelques instants sur le premier réformateur, ce Luther que l’Eglise conciliaire tient maintenant pour une sorte de saint et dont le portrait figure dans les livres de catéchèse entre ceux de Ste Catherine de Sienne et de St Ignace de Loyola. Voici ce qu’en dit un des experts du Concile Vatican II, le père Congar : "Luther est un des plus grands génies religieux de toute l’histoire. Je le mets à cet égard sur le même plan que St Augustin, St Thomas d’Aquin ou Pascal. D’une certaine manière il est encore plus grand" 10.
En tout cas, Luther, cet ancien moine, n’était pas un saint. Voici ce qu’il dit de lui-même 11 : "Je suis ici du matin au soir inoccupé et ivre." Ou bien : "Tu me demandes pourquoi je bois si abondamment, pourquoi je parle si gaillardement et pourquoi je ripaille si fréquemment? C’est pour faire pièce au diable qui s’était mis à me tourmenter." Ou encore : "C’est de boire, de jouer, de rire, en cet état, d’autant plus fort, et même de commettre quelque péché en guise de défi et de mépris pour Satan, de chercher à chasser les pensées suggérées par le diable à l’aide d’autres idées, comme par exemple en pensant à une jolie fille, à l’avarice ou à l’ivrognerie, ou bien se mettre dans une forte colère.".
En 1525, il écrit : "J’ai eu jusqu’à trois épouses en même temps" 12. Deux mois après ce prêtre se marie pour de bon avec une quatrième femme, une religieuse 12.
Notons que, d’après son disciple et successeur Théodore de Bèze 13, Calvin n’était pas plus édifiant : "Pendant quinze années que Calvin a consacrées à enseigner aux autres les voies de la justice, il n’a pu se former ni à la tempérance, ni à des habitudes honnêtes, ni à la vérité; il est demeuré enfoncé dans la boue." Que penser de réformes dues à de tels réformateurs ?
Mais restons-en à Luther. Dès le début de son action, il s’attaque à la Messe : "Quand la messe sera renversée", dit-il, "je pense que nous aurons renversé la papauté ! Car c’est sur la messe comme sur un rocher que s’appuie la papauté tout entière, avec ses monastères, ses évêchés, ses collèges, ses autels, ses ministères et sa doctrine... Tout cela s’écroulera quand s’écroulera leur messe sacrilège et abominable" 14.
En fait, il adapte la Messe à son enseignement 15 :
D’abord, pour lui, le sacerdoce n’est pas réservé aux prêtres, mais partagé par tous les fidèles : "Quelle folie", dit-il, "de vouloir l’accaparer pour quelques-uns". Les prêtres se distinguent donc non par le sacerdoce, mais seulement par la fonction de président; d’où l’inutilité du célibat et de l’habit religieux.
Puis, dit-il, "la Messe est offerte par Dieu à l’homme et non par l’homme à Dieu". Elle est donc une liturgie de la parole, une communion et un partage ; d’où le recours à la langue vernaculaire et à l’autel face au peuple.
La Messe n’est donc pas un sacrifice, pour Luther, et surtout pas un sacrifice propitiatoire puisque la foi (dans le sens de confiance) suffit pour nous sauver.
D’où l’acharnement de Luther contre les belles prières de l’offertoire qui expriment si clairement le but propitiatoire et expiatoire du sacrifice. "Suit", dit-il, "toute cette abomination à laquelle on assujettit tout ce qui précède. On l’appelle Offertoire et tout y ressent l’oblation" 16.
Luther croit à une certaine présence réelle mais il nie la Transsubstantiation. S’il garde les textes essentiels du canon, il les donne comme simple récit de l’institution de la Cène ; les marques de respect sont supprimées de la communion. Voici, pour résumer, ce qu’il pense de la Messe : "Cet abominable canon qui est un recueil de lacunes bourbeuses ; on a fait de la messe un sacrifice ; on a ajouté les offertoires. La messe n’est pas un sacrifice ou l’action d’un sacrificateur. Regardons-la comme sacrement ou comme testament. Appelons-la bénédiction, eucharistie, ou table du Seigneur, ou Cène du Seigneur ou Mémoire du Seigneur" 17.
Mais Luther ne veut pas agir trop franchement. Il dit : "Pour arriver sûrement et heureusement au but, il faut conserver certaines cérémonies de l’ancienne messe, pour les faibles qui pourraient être scandalisés par le changement trop brusque" 18. Il dit aussi : "Le prêtre peut fort bien s’arranger de telle façon que l’homme du peuple ignore toujours le changement opéré et puisse assister à la messe sans trouver de quoi se scandaliser" 19.
En application de tout cela, la messe luthérienne se présentait ainsi dès Noël 1521 15 : Confiteor, Introït, Kyrie, Gloria, Epître, Evangile, prédication; pas d’offertoire, Sanctus, récit à haute voix et en langue vulgaire de l’institution de la Cène, communion à la main et au calice sous les deux espèces sans nécessité d’une confession préalable ; Agnus Dei, Benedicamus Domino. Le latin disparaîtra peu à peu.
Les autres réformateurs agiront de la même façon. Zwingli, en Suisse, utilisera des récipients profanes à la place des vases sacrés et fera distribuer la communion par des laïcs 20. En Angleterre 21, la reine Elisabeth charge les théologiens de ne rien dire qui censurât le dogme de la présence réelle mais de le laisser indécis, au choix de chacun 22. Le latin laisse la place à l’anglais; l’autel est remplacé par une table posée face au peuple ; la communion est reçue debout puis dans la main ; la confession privée est remplacée par des cérémonies collectives ; au nom de Messe sont substitués ceux d’Eucharistie et de Cène 20. En résumé, les protestants porteront leurs efforts sur trois points essentiels :
l. Négation du caractère sacrificiel de la Messe, sauf dans le sens vague de sacrifice de louange ; pour eux la Cène est une sorte de repas communautaire.
2. Négation de la transsubstantiation ; pour eux la présence réelle se limite soit à une présence temporaire à l’intérieur des espèces, soit à une présence spirituelle.
3. Négation du sacerdoce du prêtre, remplacé par un sacerdoce collectif de l’assemblée des fidèles sous la présidence du prêtre ou du pasteur.
On retrouvera ces trois points dans la Nouvelle Messe, soit sous la forme d’omissions, soit sous la forme d’atténuations et d’affirmations équivoques. Nombre de commentaires iront jusqu’à l’affirmation catégorique, non équivoque.
Le Concile de Trente opposa au protestantisme le rempart de la doctrine catholique qu’il formula de manière précise et dans les formes requises pour lui assurer le caractère d’infaillibilité. Il n’est donc plus possible, sans quitter l’Eglise catholique, de revenir sur les définitions du Concile de Trente, définitions évidemment conformes à ce que l’Eglise avait toujours enseigné 23.
Pour le Concile de Trente, la Messe est un sacrifice véritable offert par le prêtre agissant, par la vertu de son sacerdoce, "in persona Christi", c’est-à-dire à la place du Christ qui est à la fois le prêtre et la victime, à la Messe comme sur la Croix.
La Messe est en effet le même sacrifice, mais non sanglant, que celui de la Croix. Ce sacrifice a quatre finalités : c’est un sacrifice de louange; un sacrifice eucharistique, c’est-à-dire une action de grâce; un sacrifice propitiatoire, c’est-à-dire qu’il nous rend Dieu favorable; un sacrifice impétratoire, c’est-à-dire destiné à présenter une demande. C’est surtout le caractère propitiatoire que les Protestants ont rejeté et que l’on a grand-peine à retrouver dans la Nouvelle Messe ; or ce caractère propitiatoire a été affirmé de manière solennelle, sous peine d’anathème, lors de deux sessions du Concile de Trente 24.
La victime du sacrifice de la Messe est Notre Seigneur Jésus-Christ réellement et substantiellement présent, dans son corps, son sang, son âme et sa divinité, sous les apparences du pain et du vin. Le changement de la substance totale du pain et du vin en le corps et le sang du Christ n’est clairement et sans équivoque défini que par le mot transsubstantiation, comme l’a rappelé solennellement et sous peine d’anathème le Concile de Trente 25.
Enfin, devant l’anarchie liturgique génératrice d’hérésies, le Concile de Trente décida : "Que le sacrifice soit accompli, selon le même rite partout et par tous, afin que l’Eglise de Dieu n’ait qu’un seul langage... Que les missels soient restaurés selon l’usage et la coutume ancienne de la Sainte Eglise Romaine" 26.
On entend souvent dire que Paul VI, en promulguant sa Messe, n’a fait que suivre l’exemple de St Pie V. C’est une grosse erreur, car Paul VI a établi un nouveau rite que, nous le verrons, ne demandait nullement le Concile Vatican II; alors que St Pie V s’est contenté, à la demande expresse du Concile de Trente, de restaurer la Messe romaine dans sa forme la plus pure.
Cette Messe restaurée fut promulguée le 19 juillet 1570 par St Pie V au moyen de la bulle Quo primum rédigée d’une manière particulièrement solennelle 27.
La bulle précise bien qu’il s’agit, non d’un nouveau rituel, mais d’un "Missel revu et corrigé" que des "hommes érudits, s’étant instruits des récits des Anciens et d’autres autorités qui nous ont laissé des monuments sur les anciennes liturgies, ont restitué... à la règle et au rite des saints Pères".
Que décrète la bulle au sujet des autres messes existant en 1570? Exactement le contraire de la politique suivie par les défenseurs de la Nouvelle Messe. Alors qu’actuellement toutes les variations et fantaisies sont autorisées ou tolérées et que seule la Messe restaurée par la bulle Quo primum est pourchassée avec l’acharnement que l’on sait, St Pie V supprime les rites récents et déviants, résultats ou générateurs d’hérésie, mais maintient au contraire toutes les messes "ayant un usage ininterrompu supérieur à deux cents ans,". En pratique, le missel révisé supplantera peu à peu, et sans contrainte, la plupart de ces messes anciennes qui en étaient très proches : c’est ainsi que le diocèse de Paris l’adoptera en 1615, près d’un demi-siècle plus tard 28.
Une disposition importante de la bulle accorde un indult à perpétuité selon lequel personne ne pourra jamais interdire à aucun prêtre de célébrer la Messe dite actuellement de St Pie V : "Que désormais, pour chanter ou réciter la Messe en n’importe quelles églises, on puisse, sans aucune réserve, suivre ce même missel, avec permission donnée ici et pouvoir d’en faire libre et licite usage, sans aucune espèce de scrupule ou sans qu’on puisse encourir aucunes peines, sentences et censures. Voulant ainsi que les prélats, administrateurs, chanoines, chapelains et tous autres prêtres... ne soient tenus de célébrer la Messe en toute autre forme que celle par Nous ordonnée; et qu’ils ne puissent, par qui que ce soit, être contraints et forcés à modifier le présent Missel." Tout cela signifie clairement qu’en cas de Nouvelle Messe chaque prêtre a le droit de continuer à célébrer selon le rite de 1570.
L’indult et la bulle elle-même sont protégés de manière particulièrement forte contre toute altération : "Statuons et déclarons que les présentes lettres ne pourront jamais et en aucun temps être révoquées ni modifiées mais qu’elle demeureront toujours fermes et valables dans toute leur force". Ou encore, à la fin de la bulle : "Qu’il ne soit à personne, absolument, permis d’enfreindre ou, par téméraire entreprise, contrevenir, à la présente charte," etc., "Que s’il avait l’audace de l’attenter, qu’il sache qu’il encourra l’indignation du Dieu tout-puissant et des bienheureux apôtres Pierre et Paul."
On entend parfois affirmer que la promulgation de la Nouvelle Messe a automatiquement abrogé la bulle et donc la Messe traditionnelle. C’est absolument faux. Il aurait fallu pour cela un acte pontifical abrogeant explicitement la bulle. Et même si la Messe dite de St Pie V n’avait pas eu le support de la bulle, il aurait fallu pour la supprimer une loi explicite selon le canon 30 du Code de droit canon qui précise 29 : "Une loi ne révoque pas les coutumes centenaires ou immémoriales contraires, à moins qu’il en soit fait une mention spéciale." Le canon 23 dit de même : "La révocation de la loi préexistante n’est pas présumée." Or aucun acte de Paul VI ni de ses successeurs ne mentionne une abrogation ni de la bulle ni de la Messe. On peut se demander pourquoi Paul VI, qui voulait certainement favoriser la Nouvelle Messe, n’a pas pris soin d’abroger la bulle. La réponse est que, s’il avait pu le faire validement, cette abrogation n’aurait sans doute pas été pour autant licite. Pour qu’une abrogation éventuelle soit licite, il faudrait qu’il y ait des motifs si graves qu’ils auraient amené St Pie V lui-même à cette abrogation; sinon elle porterait atteinte à l’essence de l’autorité suprême. Car, il ne faut pas l’oublier, la bulle est revêtue très clairement et très fortement de toutes les conditions de perpétuité; son fond est d’autre part une simple restauration du missel romain primitif.
En conclusion, la Messe dite de Paul VI ne peut être imposée à quiconque à la place de celle dite de St Pie V. Ajoutons qu’un certain nombre de paroisses ont conservé la Messe traditionnelle et que, si des persécutions feutrées sont menées contre leurs curés sous différents prétextes, aucune sanction n’est jamais prise contre eux au sujet de la Messe.
Très bien, dira-t-on, mais l’obéissance due au Pape ne doit-elle pas amener chacun à renoncer de lui-même à la Messe traditionnelle, puisqu’il parait évident que Paul VI voulait la remplacer ?
Deux mots sur l’obéissance dans l’Eglise 30. Il faut distinguer le magistère déclaratif et le magistère canonique. Le magistère déclaratif porte sur la conservation, la déclaration et la définition du dépôt de la révélation divine; exercé dans les conditions définies par le Concile Vatican I, il est infaillible et exige une obéissance absolue. Le magistère canonique porte sur l’organisation de la vie chrétienne ; il n’est pas infaillible et on ne lui doit pas obéissance, au contraire, s’il se trompe. Nous verrons que les textes de Vatican II relèvent du magistère canonique et non du magistère infaillible.
En ce qui concerne une prétendue interdiction de la Messe traditionnelle et une prétendue obligation de la Nouvelle Messe, on peut même douter qu’il y ait magistère canonique puisqu’il n’existe aucun acte pontifical précis sur ce point.
2ème partie : Histoire de la Messe jusqu’à Vatican II
La liturgie romaine restaurée par le Pape St Pie V subit des altérations dès la fin du XVIIe siècle, et spécialement en France sous l’influence du gallicanisme, du protestantisme et du jansénisme 31. Notons en vrac : diminution de l’esprit de prière, réduction du culte de la Ste Vierge et des saints, augmentation du nombre des lectures de l’Ecriture Sainte, remplacement ci et là de l’autel par une table, adoption du français ; toutefois on n’osa pas toucher au Canon qui resta presque toujours récité en latin mais à haute voix. En résumé, tendance à la désacralisation et à la profanation ; et aussi émiettement et anarchie puisqu’à la fin du XVIIIe siècle beaucoup de diocèses français avaient des liturgies particulières.
Ces fâcheuses tendances gagnèrent l’Allemagne et surtout l’Italie où, en 1786, le fameux synode de Pistoie prôna des mesures similaires : un seul autel par église avec extension de la concélébration, adoption de la langue vulgaire dans la liturgie, etc... Le synode de Pistoie fut condamné en 1794.
La Messe fut finalement restaurée dans sa pureté au cours du XIXe siècle, principalement dès 1830 par dom Guéranger, fondateur de Solesmes 32. La restauration des chants liturgiques, également entreprise par dom Guéranger, fut achevée par St Pie X.
Malheureusement, après la mort de ce Pape, le mouvement liturgique ne tarda pas à dériver vers une modification de la Messe où l’aspect apostolique passerait avant l’aspect cultuel, où l’éducation de l’esprit chrétien prendrait le pas sur le culte rendu à Dieu 33. Une fois de plus, on tendit à substituer la dimension horizontale à la dimension verticale, la Messe offerte par Dieu aux hommes à la Messe offerte à Dieu par les hommes (selon la parole de Luther).
Dès les années 1920, dom Beauduin envisage de faire servir la liturgie au mouvement œcuménique en l’adaptant aux urgences de l’union des Eglises. Certains de ses moines en profiteront pour passer à l’Eglise orthodoxe. Lui-même sera condamné mais continuera à collaborer avec les Dominicains les plus avancés, comme les pères Chenu, Congar et Roguet. Pie XII essaya en vain de mettre fin en 1947 à la subversion liturgique en publiant l’encyclique Mediator Dei où on lit par exemple 34 : "II faut réprouver l’audace tout à fait téméraire de ceux qui, de propos délibéré, introduisent de nouvelles coutumes liturgiques ou font revivre des rites périmés." Un peu plus loin : "De sorte que ce serait sortir de la voie droite de vouloir rendre à l’autel sa forme primitive de table, de vouloir supprimer radicalement des couleurs liturgiques le noir, d’exclure des temples les images saintes et les statues, etc."
Pie XII parle de "l’excessive et malsaine passion des choses anciennes". "II n’est pas sage ni louable", dit-il, "de tout ramener en toute manière à l’antiquité". II condamne par là l’archaïsme qui, sous couleur de retour aux sources, est un procédé révolutionnaire de rupture avec la tradition. On le voit largement appliqué de nos jours où les novateurs prétendent remonter au-delà du Concile de Trente et même de l’empereur Constantin. Tous les fondateurs d’hérésies ont agi ainsi.
Pascal disait déjà 35 : "L’art de fronder, bouleverser les Etats, est d’ébranler les coutumes établies, en sondant jusques dans leur source, pour marquer leur défaut d’autorité et de justice. Il faut, dit-on, recourir aux lois fondamentales et primitives de l’Etat qu’une coutume injuste a abolies. C’est un jeu sûr de tout perdre."
A cet endroit de notre travail apparaît, on le voit, la notion de subversion dans l’Eglise. Le moment est venu de nous demander quelles influences allaient provoquer la crise de l’Eglise à l’occasion du Concile Vatican II.
A vrai dire, ces influences étaient et sont encore multiples.
Il faut d’abord noter une imprégnation et une infiltration à l’intérieur de l’Eglise des sociétés secrètes 36, qui seront en grande partie à l’origine des idées de libéralisme 37, de modernisme, de faux œcuménisme. Dès le milieu du XIXe siècle, la Haute Vente des Carbonari s’inquiétait d’infiltrer les séminaires pour former un clergé acquis aux idées libérales, dans l’attente "d’un pape selon nos besoins" et pour réaliser "une révolution en tiare et en chape, marchant avec la croix et la bannière" 38.
L’ex-chanoine Roca, passé aux sociétés secrètes, écrivait à la fin du XIXe siècle : "Je crois que le culte divin... subira prochainement, dans un concile œcuménique, une transformation qui, tout en lui rendant la véritable simplicité de l’âge d’or apostolique, le mettra en harmonie avec l’état nouveau de la conscience et de la civilisation moderne" 39.
Donnons maintenant trois citations de francs-maçons 40. St-Yves d’Alveydre, contemporain de Roca s’adressa aux catholiques libéraux : "Ne craignez pas, si vous le pouvez, d’être l’âme de la liberté morale, de la tolérance universelle, dussiez-vous, vous confondant avec les nations, y perdre momentanément votre corps de doctrine et de discipline, cette forme que vous appelez l’Eglise catholique" 41. Breyer en 1959 : "La liquéfaction de Rome, Dieu soit loué, se termine sous l’effort d’une jeune prêtrise qui n’aura plus rien de commun avec l’obscurantisme clérical" 42. Yves Marsaudon en 1964 : "II n’y a pas de problème à résoudre avec les églises protestantes, pas plus qu’il ne s’en pose entre la maçonnerie et la synagogue; les difficultés n’existent qu’avec la seule Eglise romaine." Du même : "Entre la formule franc-maçonnique du Grand Architecte de l’Univers et le point Oméga de Teilhard de Chardin, on discerne mal ce qui pourrait empêcher les hommes qui pensent de s’entendre. A l’heure actuelle, Teilhard de Chardin est certainement l’auteur le plus lu, à la fois dans les Loges et dans les séminaires" 43.
On sait qu’un certain nombre de prélats, parfois fort haut placés, ont été ou sont soupçonnés ou accusés d’appartenance à la franc-maçonnerie. La preuve de cette appartenance a été apportée pour l’un d’entre eux qui a aussitôt été éloigné du Vatican et expédié en Iran. Il est intéressant de noter qu’il s’agissait de Mgr Bugnini, le maître d’œuvre et le principal auteur de la Nouvelle Messe 44.
Autre influence dans l’Eglise : celle du marxisme, particulièrement évidente au niveau de l’Action ouvrière et de la J.O.C., mais tout aussi perceptible au sein de différents épiscopats 45. Il est d’autre part bien connu depuis le Pape Pie XII que les services soviétiques ont infiltré dans les séminaires de nombreux agents formés à cet effet 46. Quelques-uns ont été démasqués, comme le célèbre père Alighiero Tondi, secrétaire de Mgr Montini et agent du K.G.B. 47. Mais combien restent ignorés et ont pu même accéder à l’épiscopat ? Bernanos disait : "Je serai fusillé par des prêtres bolcheviks qui auront le Contrat social dans la poche et la croix sur la poitrine" 48.
Enfin, le clergé lui-même, poussé peu ou prou par ces influences, a connu des crises profondes 49. Au début de ce siècle, une partie du clergé se rallie à deux erreurs : l’américanisme ou recherche de l’efficacité par le rejet des vertus passives au profit des vertus actives; le modernisme ou recherche de l’adaptation de l’Eglise et des dogmes à la mentalité moderne. Léon XIII et St Pie X condamnent les deux erreurs, tout rentre dans l’ordre et le clergé revient à une haute vie spirituelle. La primauté est rendue à la contemplation; l’activité est subordonnée à la prière et à la pénitence.
En 1943, le trop célèbre livre des abbés Godin et Daniel, France pays de mission, prélude au retour brutal dès 1945 de l’américanisme et du modernisme. Les prêtres rêvent de conversions en masse et veulent voir les résultats de leur apostolat. On attribue la déchristianisation à un manque d’efficacité dû à des méthodes dépassées. Les pratiquants sont jugés indignes. Ils enferment les prêtres dans un ghetto en les isolant de la masse généreuse mais déchristianisée. Il faut convertir les masses en devenant semblables à elles et en écartant les pratiquants. Il faut chercher l’efficacité en faisant des expériences.
Mais la spiritualité est abandonnée, la notion de sacerdoce est abaissée, les expériences échouent. Plus les échecs sont patents, plus on pousse les abandons et les expériences. Les innovations post-conciliaires, faites dans le même sens, viendront consommer le désastre.
Le malheur de l’Eglise sera qu’au moment de ces innovations post-conciliaires le trône de St-Pierre sera occupé par un Pape, Paul VI, profondément imprégné de la philosophie subjective et naturaliste du libéralisme, aux antipodes de la doctrine catholique. Il ne nous appartient pas de juger ce Pape, mais lisons ces quelques phrases qu’il a prononcées et où l’on ne retrouve pas la misère de l’homme en face de la majesté et de la clémence de Dieu. En 1965, discours de clôture du Concile : "Toute la richesse doctrinale du Concile ne vise qu’à une chose : servir l’homme"; encore : "Nous aussi, nous plus que quiconque, nous avons le culte de l’homme." Lorsqu’un homme débarque sur la Lune : "Honneur à l’homme, roi de la terre et aujourd’hui prince du ciel." En 1970 : "L’Eglise croit très fermement que la promotion des droits de l’homme est une requête de l’Evangile et qu’elle doit occuper une place centrale dans son ministère." 1971: "Une paix qui ne résulte pas du culte véritable de l’homme n’est pas elle-même une véritable paix" 50. On voit que Paul VI était bien mal armé pour maintenir le Concile et l’après-Concile dans la voie de l’orthodoxie.
L’idée de réunir un Concile datait pratiquement de 1870. Cette année-là le Concile Vatican I fut interrompu par la guerre franco-prussienne et on estima depuis qu’il fallait le terminer. Les Papes Pie XI et Pie XII réunirent des commissions et entamèrent successivement des travaux préparatoires à la réunion d’un Concile Vatican II. Mais ils se rendirent rapidement compte que des forces subversives risquaient de s’emparer du Concile (on sait combien les grandes assemblées sont difficiles à mener et faciles à faire dévier) ; ils renoncèrent donc, l’un puis l’autre, à réunir ce Concile.
Jean XXIII fut moins prudent. Il crut pourtant avoir pris toutes les précautions nécessaires : les commissions conciliaires étaient toutes composées, les textes étaient rédigés ; une unique et courte session du Concile devait entériner le tout 51.
C’était compter sans les manœuvres d’un groupe de cardinaux d’Europe centrale et occidentale et de leurs conseillers, d’idées fort avancées; citons parmi ces derniers les pères Rahner, Congar, Schillebeeckx et Hans Küng. Il y eut une véritable conjuration qui permit, dès le premier jour, d’éliminer les commissions et les textes préparés par le Pape. Les témoins rapportent comment la masse des évêques, non prévenus, se laissa imposer des éléments progressistes à tous les postes clefs. Votes hâtifs, trucages, manœuvres émailleront toute l’histoire du Concile. Il ne manquera pas non plus de pressions extérieures : c’est ce qui explique qu’un Concile destiné à discuter des problèmes de notre temps ne fera même pas allusion au communisme. Mieux : une motion signée par 450 évêques et demandant la condamnation du communisme disparaîtra tout simplement sans laisser de trace. En revanche, à la demande des instances juives internationales, une déclaration sera votée en 1964 qui, pour laver les Juifs de toute responsabilité dans la mort du Christ, revenait à contredire et censurer certains passages des Evangiles; devant l’énormité de la chose, une autre déclaration, beaucoup plus modérée, sera votée en remplacement avec la même quasi-unanimité l’année suivante 52.
On ne sera pas surpris dans ces conditions que la plupart des textes du Concile, sans être vraiment condamnables (condamnables ils ne seraient pas passés), contiennent des équivoques, des phrases au sens vague, des ambiguïtés permettant ultérieurement des interprétations progressistes.
Il est important de noter qu’aucun de ces textes n’est revêtu de l’infaillibilité. Jean XXIII et Paul VI ont souvent souligné que le Concile n’avait qu’un caractère pastoral et non doctrinal. D’ailleurs la commission doctrinale du Concile a précisé : "Compte tenu de l’usage des Conciles et du but pastoral du Concile actuel, celui-ci définit comme devant être tenus par l’Eglise en matière de foi et de mœurs uniquement les points qu’il a clairement déclarés tels." Or aucun point ne fut déclaré tel 53.
La constitution sur la liturgie fut comme les autres rédigée de manière vague et ambiguë 54. Elle contient tout de même un certain nombre de dispositions intéressantes dont aucune ne laisse prévoir la suppression de la Messe traditionnelle. Bien au contraire, l’article 4 stipule "Obéissant fidèlement à la tradition, le Concile déclare que la sainte Mère l’Eglise considère comme égaux en droit tous les rites légitimement reconnus et qu’elle veut, à l’avenir, les conserver et les favoriser de toute manière."
Notons aussi l’article 22 qui condamne ce que l’on a appelé depuis la créativité en liturgie. Les articles 36 et 54 qui ordonnent de conserver le latin. L’article 116 qui prescrit de laisser la première place au chant grégorien.
Le Concile n’a nulle part prévu la création d’une Nouvelle Messe et, pendant toute sa durée, les pères conciliaires ne célébreront que la Messe traditionnelle.
La Nouvelle Messe est le fruit d’un après-Concile qu’avant même qu’elle soit promulguée, en 1967 et 1968 déjà, des partisans du Concile jugeaient sévèrement 55. Etienne Gilson : "Divagation parmi les ruines." Le père Bouyer : "A moins de se boucher les yeux, il faut même dire franchement que ce que nous voyons ressemble bien moins à la régénération escomptée qu’à une décomposition accélérée du catholicisme". Le père de Lubac : "Sous le nom d’Eglise nouvelle, d’Eglise post-conciliaire, on s’efforce souvent de bâtir une Eglise autre que celle de Jésus-Christ : une société anthropocentrique, société qui est menacée d’une apostasie immanente et qui se laisse entraîner à n’être plus qu’un mouvement de laisser-aller général sous le prétexte de rajeunissement, d’œcuménisme et de réadaptation."
Au moment où ces jugements étaient portés, une commission réunie sous la direction de Mgr Bugnini, dont nous avons vu l’appartenance à la franc-maçonnerie, mettait la dernière main à la Nouvelle Messe. Etrange commission à la vérité, où siégeaient six observateurs protestants qui figurent à côté de Paul VI sur une célèbre photographie 56. Quel fut le rôle de ces protestants dans cette commission catholique? Voici un témoignage catholique, celui de Mgr Baum 57 : "Ils ne sont pas là", écrit-il en 1967, "simplement en observateurs mais aussi bien en experts, et ils participent pleinement aux discussions sur le renouveau liturgique". Un des six protestants, le chanoine anglican Jasper, déclare de son côté en 1977 : "Nous étions, bien sûr, autorisés à commenter, critiquer et faire des suggestions" 57.
On peut être, à bon droit, surpris de voir des protestants participer à l’élaboration d’une Messe catholique, alors que cette Messe repose précisément sur des dogmes que les protestants rejettent. On remarquera, en passant, qu’aucun prêtre orthodoxe n’avait été invité alors que la foi orthodoxe sur la Messe est la même que la foi catholique.
3ème partie : Le faux œcuménisme et la Nouvelle Messe
Malgré la longueur de ce travail, pourtant limité aux points essentiels, il nous faut développer ici une parenthèse sur l’œcuménisme. Car c’est bien un souci d’œcuménisme, ou plutôt de faux œcuménisme, qui justifie la création de la Nouvelle Messe.
Il existe un œcuménisme catholique : il consiste à convertir, à ramener à l’Eglise catholique tous ceux qui en sont éloignés. Au IIIe siècle, St Cyprien écrit son fameux : "Hors de l’Église point de salut" 58. Au IVe siècle, St Augustin déclare : "Quiconque se séparera de cette Eglise catholique n’aura pas la vie" 59. Pie IX condamne la proposition selon laquelle "le protestantisme n’est qu’une des diverses formes de la même et vraie religion chrétienne dans laquelle il est possible de plaire à Dieu, tout comme dans l’Eglise catholique" 60.
En 1928, dans son encyclique Mortalium animos, Pie XI condamne le faux œcuménisme et précise : "II n’est pas permis de procurer l’union des chrétiens autrement qu’en favorisant le retour des dissidents à la seule et véritable Eglise du Christ dont ils se sont jadis malheureusement éloignés." Il ajoute, parlant des faux œcuménistes : "En ce qui concerne les dogmes de la foi, il n’est nullement permis d’user de la distinction qu’il leur plaît d’introduire entre les vérités de la foi fondamentales et les non-fondamentales, comme si les unes devaient être reçues par tous, tandis que les fidèles se verraient autorisés à croire ou à ne pas croire les autres."
En 1949, le Saint Office publie une mise en garde contre le Mouvement œcuménique 61; il déclare : "La doctrine catholique doit être proposée et exposée totalement et intégralement ; il ne faut point passer sous silence et voiler par des termes ambigus ce que la vérité catholique enseigne."
II est bien évident que l’œcuménisme post-conciliaire prend le contre-pied de ces instructions et provoque une protestantisation de l’Eglise catholique 62. Certes nous avons en commun avec les protestants tout ce qu’ils ont gardé du catholicisme, mais la charité à leur égard consiste à leur rendre ce qu’ils ont perdu et non à les rassurer dans leur schisme en adoptant leurs erreurs. Les signes de cette protestantisation sont très nombreux : adoption des erreurs doctrinales, discussion incessante, démocratisation de l’Eglise, laïcisation au moins extérieure du sacerdoce. Nous verrons tout à l’heure les germes de la protestantisation dans la Nouvelle Messe.
Pourquoi cette protestantisation, plutôt que, par exemple, une orthodoxisation? Tout simplement parce que le protestantisme, c’est la voie de la facilité. Le protestantisme est plus commode, moins exigeant, plus conforme au respect humain que le catholicisme. Il est aussi plus proche des idées démocratiques actuellement dominantes et qui sont en grande partie d’ailleurs issues de la Réforme par l’intermédiaire, en particulier, des loges maçonniques.
Les orthodoxes n’y trouvent pas leur compte. Voici ce qu’écrit un Russe orthodoxe habitant en Russie : "Je dois vous dire honnêtement que nous, chrétiens orthodoxes, sommes scandalisés de ce qui se passe dans l’Eglise catholique. Depuis le Concile Vatican II, la rupture entre les chrétiens orthodoxes et les catholiques romains s’agrandit de plus en plus... Vous perdez le sens du sacré... Vous oubliez l’absolue priorité de la prière et de la pénitence... Je ne sais si vous atteignez réellement les protestants, mais je suis certain, absolument certain que vous découragez les chrétiens orthodoxes" 63.
Voici maintenant ce que pensent certains protestants. On lit dans un article de La Documentation Chrétienne 64 : "L’Eglise officielle d’aujourd’hui, qui se veut œcuménique, accepte toutes les religions, toutes les sectes au nom de la liberté de conscience, de pensée et de culte, tout comme le fait la Franc-Maçonnerie. Mais, comme elle, elle excepte de cette compréhension, d’ailleurs hérétique, les catholiques de la Tradition, ce qui prouve qu’ils sont, eux, la véritable Eglise." De la même source protestante : "Les traditionalistes catholiques, a l’heure actuelle, sont les véritables défenseurs de la foi chrétienne dans l’Église romaine."
Le pasteur Rigal, de Strasbourg, écrit 65 : "Mgr Lefebvre dénonce avec énergie l’œcuménisme en ce qu’il a d’équivoque et de mensonger, et qui crée de nouvelles divisions. Et que dire de la confusion créée par les mariages œcuméniques et par les concélébrations au même autel et simultanément... de la Messe et de la Sainte Cène par un prêtre et par un pasteur, chacun... consacrant les espèces? Mgr Lefebvre... est logique et conséquent avec la doctrine de son Eglise, avec sa Tradition, avec ses condamnations et ses refus."
Même opinion des protestants François Bluche et Pierre Chaunu 66 qui soulignent plus spécialement les modifications apportées aux séminaires : "En dix ans", disent-ils, "le nombre des entrées a chuté de 10 à l. Au programme on a remplacé St Thomas d’Aquin par Marx et Feuerbach. "Pour ces auteurs, "la réussite d’Ecône soulignait l’échec des nouveaux séminaires, l’ordo de St Pie V maintenu", etc. D’où, d’après eux, l’acharnement de l’épiscopat français contre Ecône.
Voici ce que disait en 1981 le pasteur René Barjavel : "L’Eglise catholique a cassé sa liturgie, lessivé son rite, escamoté ses mystères, baissé sa flamme de joie ; à toute vitesse elle se fait protestante" 67.
Pour être tout à fait "œcuméniques", citons encore le grand rabbin Kaplan 68 : "Serais-je catholique romain que je serais intégriste... Notre différence avec les catholiques, la seule mais elle est capitale, c’est qu’ils s’efforcent d’adapter la religion à l’homme tandis que nous travaillons à l’adaptation de l’homme à la religion".
Même réflexion du protestant Cullmann 69 : "Le grand coupable n’est pas le monde sécularisé, mais le faux comportement des chrétiens à l’égard du monde. On croit que pour accomplir sa tâche d’apôtre, le chrétien doit être dans le vent et suivre toutes les modes. La crise de la foi est manifestée par la capitulation devant le monde." L’auteur fait remarquer que St Paul ne s’est pas conformé au monde et que c’est là la clef du succès de sa prédication.
On aura remarqué que ces différents observateurs non-catholiques voient dans le pseudo-œcuménisme une tentative de destruction du catholicisme en faveur d’un amalgame de religiosité inter-confessionnelle, assez analogue aux conceptions déistes de la Franc-Maçonnerie.
La Nouvelle Messe apparaît comme une arme de choix, mais non la seule, de cette entreprise de protestantisation ou, mieux, de réduction du catholicisme à un humanisme déiste. Atteint-elle son but? Demandons-le à quelques nouveaux témoins.
D’abord du côté des luthériens, le frère Thurian, de Taizé, déclare en 1969 70 : "Des communautés non-catholiques pourront célébrer la Sainte Cène avec les mêmes prières que l’Eglise catholique. Théologiquement, c’est possible." On remarquera que cette possibilité n’existe pas avec la Messe traditionnelle parce que celle-ci est le reflet de la théologie catholique. Que l’on ne nous dise pas, alors, que la Nouvelle Messe ne diffère que par des détails secondaires de la Messe traditionnelle, puisque pour les protestants ces différences sont essentielles. On notera d’ailleurs, et c’est une remarque pleine d’enseignement, que le texte de l’office de Taizé, tel qu’il existait en 1959, est très voisin de celui de la Nouvelle Messe de 1969 71. Le frère Thurian avait été un des six protestants de la commission de Mgr Bugnini.
Encore un luthérien, M. Siegwalt, professeur de dogmatique à la faculté protestante de Strasbourg. Il écrit en 1969 : "Rien dans la messe maintenant renouvelée ne peut gêner vraiment le chrétien évangélique" 72.
Un autre protestant, Roger Mehl, écrit en 1970 : "II n’y a plus de raisons pour les Eglises de la Réforme d’interdire à leurs fidèles de prendre part à l’eucharistie romaine." Plus loin : "La transsubstantiation... fait l’objet de tant de contestations parmi les théologiens et les prêtres qu’on ne peut plus la considérer comme un obstacle décisif" 73.
Le Consistoire de la Confession d’Augsbourg et de Lorraine déclare en 1973 : "II devrait être possible aujourd’hui à un protestant de reconnaître dans la célébration eucharistique catholique la cène instituée par le Seigneur. Nous tenons à l’utilisation des nouvelles prières eucharistiques dans lesquelles nous nous retrouvons "74.
Du côté des anglicans citons l’archidiacre Pawley : "La liturgie romaine révisée... ressemble maintenant très étroitement à la liturgie anglicane." Plus loin : "La nouvelle liturgie, en beaucoup d’endroits, a dépassé la liturgie de Cranmer, en dépit d’un retard de 400 ans, dans sa modernité" 75.
Même opinion chez un anglican converti au catholicisme, le grand écrivain Julien Green. Après avoir regardé une Nouvelle Messe à la télévision, il écrit : "Ce que je reconnus, comme Anne (sa sœur) de son côté, était une imitation assez grossière du service anglican qui nous était familier dans mon enfance. Le vieux protestant qui sommeille en moi dans sa foi catholique se réveilla tout à coup devant l’évidente et absurde imposture que nous offrait l’écran, et cette étrange cérémonie ayant pris fin, je demandai simplement à ma sœur : Pourquoi nous sommes-nous convertis?" Plus loin : "Je compris d’un coup avec quelle habileté on menait l’Eglise d’une façon de croire à une autre. Ce n’était pas une manipulation de la foi mais quelque chose de plus subtil" 76. Lex orandi, lex credendi.
Un autre écrivain converti, Marie Carré, a consacré à cette question un très beau livre que son éditeur présente ainsi : "Marie Carré n’a pas quitté le calvinisme pour que son curé l’y reconduise de force" 77.
Terminons cette partie de notre travail par trois témoignages venus des pays de l’Est. Notre Russe orthodoxe de tout à l’heure :d’abord "Je puis vous assurer que les athées de notre pays se réjouissent de ce que vous faites, principalement le baptême par étapes. Ils disent : " Regardez et voyez, les catholiques français font ce que vous refusez" 78.
Un témoignage de Lituanie en 1978 : "Dernièrement les autorités soviétiques insistent de plus en plus auprès des évêques pour qu’ils appliquent la réforme liturgique du Concile" 79. Enfin une lettre en 1980 du secrétaire de l’Assemblée épiscopale de Pologne : "Sachez qu’ici on nous impose la nouvelle liturgie pour faire perdre la Foi à nos populations" 80. Est-il besoin de commenter ?
4ème partie : La Nouvelle Messe
Le nouveau missel fut publié le 3 août 1969. Il était accompagné d’un long texte de présentation, l’Institutio generalis, dont la lecture frappa de stupeur les théologiens catholiques. Un "Bref examen critique de la nouvelle messe" fut présenté à Paul VI, avec l’accord d’une vingtaine de cardinaux, par les cardinaux Ottaviani et Bacci qui notaient dans la préface : "Le nouvel Ordo Missae s’éloigne de façon impressionnante, dans l’ensemble comme dans le détail, de la théologie catholique de la Sainte Messe" 81.
Effectivement, on ne retrouve nulle part dans l’Institutio generalis les finalités de la Messe que nous avons rappelées plus haut. Le mot "sacrifice" figure dix fois, mais jamais dans le sens catholique de sacrifice propitiatoire; on en reste au sens vague admis par les protestants 82. Tout nage dans l’équivoque : la prière eucharistique est définie comme une prière présidentielle dans l’article 10 83, comme une prière d’action de grâces et de sanctification dans l’article 54.
Deux des principaux fondements de la Messe catholique étaient particulièrement gommés :
- d’abord, la présence réelle du Christ sous les espèces du pain et du vin. Les mots "présence réelle" ne figurent d’ailleurs qu’une fois, en note, et dans un sens restreint 84, dans la note 63 de l’article 241. Le mot "transsubstantiation" lui-même n’est pas utilisé une seule fois. Rappelons que la proposition 29 du synode de Pistoie fut condamnée en 1794 pour le simple motif qu’elle donnait une définition exacte de la transsubstantiation mais sans en citer le nom ce qui "favorisait les hérétiques " 85.
- deuxième fondement de la Messe catholique particulièrement miné : le sacerdoce du prêtre. Le prêtre devient le président, le frère. On ne trouve aucune allusion à son pouvoir de ministre du sacrifice, ni à l’acte consécratoire qui lui revient en propre, ni à la réalisation par son intermédiaire de la présence eucharistique.
Bien au contraire, on insiste sur "le rôle sacerdotal du peuple" (article 45), sans mention de sa subordination à celui du prêtre. Nulle part n’est indiquée la valeur intrinsèque du Sacrifice eucharistique en dehors de l’assemblée. Tout au contraire, le caractère communautaire de la Messe revient comme une obsession, notamment de l’article 74 à l’article 152, comme si l’eucharistie était l’œuvre de l’assemblée. Nous le verrons, certains le diront.
En résumé, l’Institutio generalis ne contenait aucune des données dogmatiques de la Messe, mais était largement imprégnée des idées protestantes.
Plus extraordinaire encore, son article 7 donnait de la Messe une définition positivement luthérienne, donc carrément hérétique. La voici : "La Cène du Seigneur ou Messe est la synaxe sacrée ou le rassemblement du peuple de Dieu sous la présidence du prêtre pour célébrer le mémorial du Seigneur. C’est pourquoi vaut éminemment pour l’assemblée locale de la Sainte Eglise la promesse du Christ : Là où deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis au milieu d’eux." D’après l’article 7, la Cène (dénomination protestante) ou Messe est donc uniquement le rassemblement du peuple de Dieu; le prêtre n’est que le président; œuvre de la communauté, la Cène n’est que la célébration du mémorial du Seigneur; d’après la deuxième phrase, la présence du Christ, purement spirituelle, est le fait de l’assemblée. Luther ne disait rien d’autre.
Le scandale fut trop grand pour être étouffé. Dès 1970, on fit précéder l’Institutio generalis d’un praemium ou préambule plus orthodoxe quoique non dépourvu lui aussi d’ambiguïté 86 ; en somme une explication de l’explication.
Le praemium expliquait notamment (articles 6 à 9) qu’au temps de St Pie V la foi catholique était menacée à propos du sacerdoce, de la présence réelle et du caractère sacrificiel de la Messe. D’après lui, il n’en est plus de même actuellement et on peut donc atténuer dans la Messe le rappel de ces dogmes. C’est là nier l’évidence alors même que, dans l’encyclique Mysterium fidei, Paul VI déclare tout le contraire en 1965 87. On remarquera avec gêne qu’on retrouve là le procédé immuable de tous les hérétiques : insinuation d’erreurs parmi des déclarations orthodoxes ; lorsqu’il y a contestation, multiplication des déclarations orthodoxes mais maintien des erreurs sous une forme atténuée 87.
Le préambule de 1970 apparaît surtout comme un camouflage auquel on ajouta des modifications minimes à l’Institutio generalis et notamment à l’article 7. Mais cette modification de l’article 7 appelle plusieurs remarques :
* Première remarque, que les juristes apprécieront. Le texte révisé fut publié comme incognito avec la date du premier. En fait, il y eut même trois éditions différentes portant la même date, car on avait oublié d’indiquer la date d’entrée en vigueur de la Nouvelle Messe. Passons sur un autre détail juridique : le texte latin ne contenait aucune formule d’obligation ; la traduction française y a remédié par un trucage 88. Nous en verrons bien d’autres tout à l’heure.
* Deuxième remarque. L’épiscopat français en est resté au texte hérétique de l’article 7 de 1969 sans tenir compte de la rectification de 1970, puisque c’est ce texte que l’on retrouve dans la brochure officielle publiée pour préparer le Congrès eucharistique de Lourdes en 1981.
* Troisième remarque. Le nouveau texte, s’il n’est plus formellement hérétique, reste très ambigu. Pour ne pas allonger ce travail, nous renvoyons son analyse en note 89 et nous nous contentons de citer l’opinion à ce sujet de l’Allemand Lengeling, un des auteurs catholiques de la Nouvelle Messe 90 : "Dans la présentation générale (Institutio generalis) du Missel de 1969, il faut signaler la théologie sacramentelle de la célébration de la messe ; cette théologie est porteuse d’œcuménisme... Malgré la nouvelle rédaction de 1970, que des attaques réactionnaires ont fini par obtenir, mais qui évite le pire grâce à l’habileté des rédacteurs, cette théologie sacramentelle permet... de sortir des impasses post-tridentines du sacrifice."
* Quatrième remarque. Même si l’Institutio generalis s’est trouvée légèrement améliorée, la Messe qu’elle définissait et expliquait n’a pratiquement pas été retouchée et reste donc liée à la première version.
L’examen du nouveau missel montre en effet une évolution très marquée dans les différentes directions fixées par Luther et les autres réformateurs. Nous verrons plus loin que la traduction ou prétendue telle de la Nouvelle Messe en français aggrave sensiblement cette tendance.
Pour l’instant restons-en à la version latine du nouveau missel. Nous y remarquons : atténuation de toutes les formes de piété et des affirmations dogmatiques, gommage du sacerdoce du prêtre, disparition de l’affirmation du caractère de sacrifice propitiatoire de la Messe, atteintes insidieuses ou évidentes du dogme de la présence réelle. Bref : ambiguïté ou équivoque sur toute la ligne.
Et aussi diminution du caractère sacré. On remarque, en particulier, que l’avant-messe, dite liturgie de la parole, est allongée alors que la durée de la Messe proprement dite se trouve réduite, la plupart du temps, à quelques minutes.
Tout ce qui touche au surnaturel ou aux dogmes est diminué. Certes rien n’est supprimé, mais tout est réduit, en sorte que la Foi ne peut, elle aussi, que s’atténuer. Une étape supplémentaire dans le même sens sera accomplie, nous le verrons, par la traduction française. Le cycle sera pratiquement bouclé avec les adaptations très larges tirées de cette traduction.
Mais revenons au texte latin de la Nouvelle Messe. Constatons déjà que la Sainte Trinité, priée ou invoquée 23 fois dans la Messe traditionnelle, n’y figure plus que 3 ou 6 fois selon les cas 91. Les noms de la Ste Vierge et des saints disparaissent du Libera nos ; ceux des saints, supprimés dans trois canons, sont facultatifs dans la prex I 92. Le mot "âme" disparaît de presque tout le propre ; il ne figure dans aucune des 83 oraisons proposées pour les funérailles ; on ne le trouve plus qu’une seule fois, dans la postcommunion de St François Xavier 93. De même, la quinzaine d’allusions aux miracles et apparitions contenues dans les messes des saints se trouve réduite à deux 93 ; les apparitions de Lourdes elles-mêmes ont disparu de la messe de Ste Bernadette. Les anges et l’enfer sont également devenus rares.
Les adaptations françaises gommeront gravement le caractère sacerdotal du prêtre. Mais le texte latin y porte déjà de premières atteintes. Nous avons vu que l’Institutio generalis passe entièrement sous silence le pouvoir du prêtre comme ministre du sacrifice. Les ornements liturgiques, qui sont les signes symboliques de la conformation du prêtre au Christ, semblent pour la plupart être devenus facultatifs. Au début de la Messe, le prêtre récite le Confiteor avec les fidèles et ne donne plus l’absolution; il n’est donc plus qu’un fidèle parmi les autres; il n’est plus le juge et l’intercesseur. De même, la plus grande partie des prières de la communion du prêtre sont supprimées ; le prêtre tend à être seulement le premier des fidèles à communier.
Le caractère de sacrifice propitiatoire de la Messe, caractère capital, disparaît en fait. L’accent est sans cesse mis sur la nourriture et la sanctification des membres présents. Dans le même esprit l’autel est remplacé par une simple table où ne sont plus incluses des reliques. Le Mémento des morts se trouve tronqué et édulcoré dans trois des quatre canons qui ne rappellent plus, l’offertoire non plus, que la Messe opère la rémission des péchés tant pour les morts que pour les vivants.
Enfin, et c’est la victoire de Luther, l’offertoire qu’il haïssait tant parce que cet offertoire exprimait admirablement le sacrifice et la propitiation, l’offertoire est purement et simplement supprimé. On l’a remplacé par une prière israélite tirée de la Kabbale et sans grande signification. Alors que l’offertoire traditionnel est celui de la victime du sacrifice (l’hostie immaculée, le calice du salut), l’offertoire actuel n’est plus que l’offrande dérisoire de quelques miettes de pain et de quelques gouttes de vin.
Le plus grave, dans le texte latin de la Nouvelle Messe, c’est l’attaque insidieuse menée contre le dogme de la présence réelle à laquelle toute référence, même indirecte, est supprimée 94. La simple multiplication des prières eucharistiques a fait perdre au canon son caractère de prière fixe, inchangeable, de roc de la Foi. En outre, nous allons le voir, les trois nouveaux canons sont très insuffisants.
Mais il reste, dira-t-on, la prex I, le canon romain traditionnel, conservé, il est vrai, pour faire accepter les autres, mais de moins en moins utilisé. Or le canon romain de la Nouvelle Messe est, en réalité, le résultat de nombreuses manipulations du véritable canon traditionnel, manipulations qui sont autant d’atteintes au dogme de la présence réelle.
Jugez-en. La formule consécratoire de type incitatif est qualifiée de "récit de l’institution" et acquiert un type narratif; dans les textes imprimés, plus rien (le point, les caractères, la couleur) ne la distingue du reste du canon. Les mots "mysterium fidei", déplacés, ne se rapportent plus à la consécration, mais à la Passion du Christ. L’acclamation dévolue à l’assistance ajoute une nouvelle ambiguïté ; que signifie en effet la formule "Nous annonçons ta mort, Seigneur... jusqu’à ce que tu viennes", au moment où précisément le Christ est venu sur l’autel où il est substantiellement présent ?
Il s’ajoute à cela une foule de modifications que l’on pourrait juger sans importance si elles ne convergeaient toutes dans le même sens. D’ailleurs, si elles étaient sans importance, pourquoi les aurait-on imposées ?
Voici l’essentiel de ces modifications. Suppression de la génuflexion après les paroles de la consécration; il ne subsiste donc que la génuflexion qui suit l’élévation, comme si, selon l’interprétation protestante, le Christ n’était présent que du fait de la foi des croyants. Diminution de toutes les marques de respect envers les saintes espèces : plus de tabernacle sur l’autel, plus d’autel consacré, plus de dorure à l’intérieur des vases sacrés, plus de pale obligatoire pour protéger le calice ; une seule nappe au lieu de trois ; plus de purification des doigts du prêtre dans le calice ; plus d’obligation pour le prêtre de tenir joints les doigts qui ont touché l’hostie pour éviter tout contact profane. Pour les fidèles, plus d’agenouillement à la communion ; action de grâce assise, alors que l’on connaît l’influence de l’attitude physique sur la qualité de la prière.
Ajoutons l’adoption de formules reprises à Luther : l’addition de "qui est livré pour vous", la formule "Faites ceci en mémoire de moi", la doxologie ajoutée au Pater.
Et que dire de l’obligation de dire le canon à haute voix à la mode luthérienne, alors que le Concile de Trente a jeté l’anathème sur cette même obligation ?
Toutes ces remarques concernent le canon dit romain. Elles s’appliquent aussi aux trois autres prières eucharistiques dont on remarquera en outre la brièveté. De plus, la prex II, dite abusivement de St Hippolyte, ne porte aucune mention du sacrifice, pas plus que les mots "oblation" ou "victime". La prex III mentionne le sacrifice d’action de grâces et de louange, mais ne fait aucune allusion au sacrifice expiatoire renouvelé. Pas de sacrifice propitiatoire non plus dans la prex IV.
Il y a un chapitre que nous laissons de côté, par souci de concision, c’est celui de la symbolique. Dans la Messe traditionnelle, les gestes et les paroles, le nombre des gestes et celui des paroles, tout est chargé de symboles qui permettent de mieux approcher les mystères divins 95. Tout cela est détruit dans la Nouvelle Messe au profit d’une banalisation qui n’a rien de mystique. A vouloir se rapprocher des hommes on s’éloigne de Dieu, et on éloigne les hommes de Dieu.
Il serait de même riche d’enseignement, mais trop long, d’étudier le bouleversement du calendrier liturgique et l’adoption du cycle triennal au lieu du si riche cycle annuel traditionnel. La meilleure explication de ces modifications, fort peu justifiées par ailleurs, est le désir de rompre délibérément avec la Tradition.
La création du cycle triennal aurait eu pour objectif de faire bénéficier les fidèles d’un plus grand nombre de lectures tirées de la Sainte Ecriture. Or, si l’on étudie le nouveau lectionnaire des dimanches et fêtes, on constate la disparition de vingt-deux passages des évangiles contenus dans le Missel traditionnel. Certains textes évangéliques sont écourtés, certains versets sont sautés. Il se trouve que les phrases disparues concernent le jugement général, le péché et les conséquences du péché. En outre, vingt-cinq dimanches et fêtes comportent, au choix, des évangiles normaux ou des "lectures brèves" qui en sont des versions abrégées. Or les abréviations de ces sortes de condensés éliminent aussi les "paroles dures" du Christ, ses menaces et ses avertissements. On s’est donc permis, dans un esprit de libéralisme "œcuménique", de censurer l’enseignement de Notre-Seigneur, d’en ôter ce qui pourrait troubler le confort des "bonnes consciences" 95 bis.
5ème partie : La traduction française
La traduction française aggrave encore la situation. Il était stipulé que les traductions en langue vernaculaire devaient suivre scrupuleusement le texte latin 96. Nous verrons que les textes français sont loin de répondre à cette prescription.
Mais disons d’abord quelques mots sur le latin et la nécessité de son maintien.
Les partisans de la traduction des textes liturgiques en langues vernaculaires constatent que le latin n’est plus compris de personne et affirment que son emploi dans la liturgie est un obstacle à la participation des fidèles et une raison de l’abandon de la pratique religieuse.
Pour répondre à cela, on peut déjà faire observer que le latin n’est plus un langue vivante depuis 1500 ans mais n’a jamais été depuis un obstacle à la piété populaire. D’ailleurs les livres de messe comportaient la traduction en face du texte latin. Enfin les églises se sont surtout vidées depuis que le latin en a été exclu.
Situer la prière au niveau de la compréhension littérale du texte est un faux problème. La prière, ce n’est pas une explication doctrinale, qu’apportent d’ailleurs en français les sermons et le catéchisme. La prière, c’est l’élévation de l’âme vers Dieu, c’est un chemin vers la contemplation. On la trouvera dans la compréhension intuitive globale et poétique d’une liturgie dont la grandeur, la beauté et le symbole sont ordonnés aux mystères divins de la Messe. Et non dans une compréhension mot à mot des textes liturgiques.
Traduction, cela signifie-t-il nécessairement compréhension? Les textes, même traduits, comportent tant de richesse mystique que la tentation peut être grande de les adapter, de les appauvrir, de les altérer pour les mettre à la portée du plus grand nombre. Nous verrons que nos traducteurs français n’ont pas su résister à cette tentation, loin de là. Ainsi attentent-ils à la pureté doctrinale et aussi à l’universalité de l’Eglise, dans le temps et dans l’espace, universalité dont le latin est le signe et la garantie.
Quelques citations montreront que le débat et les arguments ne sont pas nouveaux.
De St François de Sales, vers la fin du XVIe siècle 97 : "Examinons sérieusement pourquoi on veut avoir le Service divin en langue vulgaire. Est-ce pour y apprendre la doctrine? Mais certes la doctrine ne peut s’y trouver à moins qu’on ait ouvert l’écorce de la lettre dans laquelle est contenue l’intelligence. La prédication sert à ce point en laquelle la parole de Dieu est non seulement prononcée, mais exposée par le pasteur... Nous ne devons en aucune façon réduire nos offices sacrés en langage particulier, car comme notre Eglise est universelle en temps et en lieu, elle doit aussi célébrer les offices publics en un langage qui soit universel en temps et en lieu. "
Du Pape Alexandre VII, en 1661 : "Certains fils de perdition, curieux de nouveautés pour la perte des âmes, en sont venus à ce point d’audace que de traduire en langue française le Missel romain, écrit en langue latine suivant l’usage approuvé dans l’Eglise depuis tant de siècles... Par là ils ont tenté, par un téméraire effort, de dégrader les rites les plus sacrés en abaissant la majesté que leur donne la langue latine, et exposent aux yeux du vulgaire la dignité des mystères divins" 98.
De Joseph de Maistre, en 1819: "Toute langue changeante convient peu à une religion immuable. Le mouvement naturel des choses attaque constamment les langues vivantes... Si l’Eglise parlait notre langue, il pourrait dépendre d’un esprit effronté de rendre le mot le plus sacré de la liturgie, ou ridicule ou indécent. Sous tous les rapports imaginables, la langue religieuse doit être mise hors du domaine de l’homme " 99.
Du Pape Jean XXIII, dans sa constitution Veterum sapientia, de 1962 : "De nos jours, l’usage du latin est l’objet de controverse en de nombreux endroits et, en conséquence, beaucoup demandent quelle est la pensée du Siège apostolique sur ce point. C’est pourquoi nous avons décidé de prendre des mesures opportunes, énoncées dans ce document solennel, pour que l’usage ancien et ininterrompu du latin soit maintenu pleinement et rétabli là où il est presque tombé en désuétude."
Vatican II, constitution sur la liturgie, article 36 : "L’usage de la langue latine, sauf droit particulier, doit être conservé dans les rites latins." On a fait tout le contraire. Et si le texte latin de la Nouvelle Messe montre sous prétexte d’œcuménisme, des tendances dangereuses, sa