CHAPITRE PREMIER. LE JEUNE EST POUR LES HOMMES ET NON POUR LES ANGES.
1. Nous sommes invités à dire un mot de l'utilité du jeûne, et cette invitation nous est faite d'abord par Dieu, et ensuite par la saison dans laquelle nous nous trouvons.
Cette observance, cette vertu de l'âme, cette privation imposée à la chair, ce bénéfice conquis par l'esprit, les anges n'ont pas à s'en acquitter envers Dieu. Pour eux tout est abondance et éternelle sécurité ; pour eux il ne saurait y avoir de privation, parce qu'en eux tout est affection pour Dieu. Au ciel est le pain des anges, et c'est pour donner à l'homme le moyen de manger ce pain des anges, que Dieu s'est fait homme. Ici-bas toutes les âmes portant une chair terrestre demandent à la terre la nourriture de leurs corps ; au ciel les esprits célestes chargés de présider au gouvernement des corps trouvent en Dieu leur éternel aliment. Telle est la nourriture du ciel, telle n'est point celle de la terre; celle-ci ne réconforte qu'en s'épuisant , elle diminue à mesure qu'on la prend ; celle-là rassasie pleinement et demeure dans toute son intégrité. N'est-ce point de cette nourriture surabondante que Jésus-Christ a dit : « Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, parce qu'ils seront rassasiés (1) ? » Avoir faim et soif de la justice, telle est la condition des hommes pendant cette vie mortelle; dans l'autre vie au contraire nous en serons pleinement rassasiés.
Tel est le pain, tel est le breuvage dont les anges jouissent en abondance ; quant aux hommes, lorsqu'ils ont faim de la justice ils prennent de l'extension ; en prenant de l'extension ils se dilatent ; en se dilatant ils deviennent capables de recevoir ; et, devenus capables de recevoir, ils seront rassasiés quand le moment sera venu. Quoi donc ? Est-ce que ceux qui sur la terre ont faim et soif de la justice, n'en retirent ici-bas aucune satisfaction? Croyons bien qu'ils en retirent; seulement autre chose est la satisfaction pour ceux qui voyagent vers la patrie ; autre chose est la satisfaction pour les bienheureux qui la possèdent. Ecoutez l'Apôtre dévoré de cette faim et de cette soif de la justice, autant qu'on peut en être dévoré sur la terre. Qui d'entre nous oserait,; non-seulement se préférer, mais même se comparer à cet Apôtre? Et que dit-il? « Ce n'est pas que j'aie déjà reçu ce que je désire, ou que je sois déjà parfait ». Remarquez celui qui parle : c'est un vase d'élection, et en quelque sorte la dernière des franges du vêtement du Seigneur, mais pouvant encore guérir l'émorrhoïsse qui viendra la toucher avec foi; et cependant à ses yeux il n'est que le dernier et le plus petit des Apôtres : « Je suis, dit-il, le moindre des Apôtres et même je ne suis pas digne d'être appelé n Apôtre, parce que j'ai persécuté l'Eglise de Dieu. Mais c'est pat la grâce de Dieu que je suis ce que je suis, et sa grâce n'a point été stérile en moi, car j'ai travaillé plus que tous les autres, non pas moi toutefois, mais la grâce de Dieu avec moi (1) ». A. ce langage ne vous semble-t-il pas entendre un homme rassasié et parfait? Maintenant écoutez les accents de la faim qui le presse : « Ce n'est pas que j'aie déjà reçu ce que j'espère, ou que je sois déjà parfait, mais je poursuis ma course pour tâcher d'atteindre où Jésus-Christ m'appelle. Non, mes frères, je ne pense pas y être encore arrivé ; mais tout ce que je fais maintenant, c'est qu'oubliant ce qui est derrière moi, et m'avançant vers ce qui est devant moi, je cours incessamment vers le bout de la carrière pour remporter la palme de la céleste vocation de Dieu en Jésus-Christ (2) ». L'Apôtre affirme qu'il n'est point encore parfait, qu'il n'a pas encore reçu, qu'il n'a pas encore saisi ce qu'il espère; il ajoute qu'il se dilate et qu'il tend avec force vers la palme de la céleste vocation. Il est encore dans l'exil, il a faim, il désire être rassasié; il s'efforce, il brûle de parvenir; ce qu'il voudrait voir arriver sans retard, ce serait de se dissoudre et de se réunir à Jésus-Christ.
CHAPITRE II. LE JEUNE NOUS PLACE ENTRE LES HOMMES CHARNELS ET LES ANGES.
2. Il y a donc, mes frères, une nourriture terrestre qui relève la faiblesse de la chair, et une nourriture céleste qui satisfait à la piété de l'esprit; du reste chacune de ces deux nourritures a sa vie propre : la vie de la première c'est la vie des hommes; la vie de la seconde c'est la vie des anges. Mais il est entre les hommes charnels et les anges une sorte d'intermédiaire où se trouvent les hommes fidèles, déjà séparés de coeur de la foule des infidèles, tendant vers Dieu, prêtant l'oreille à cette parole: Le coeur en haut, portant en eux-mêmes une autre espérance, et sachant qu'ils ne sont en ce monde que pour y accomplir un pèlerinage. On ne saurait assurément leur comparer tous ces hommes pour qui il n'y a d'autre bien que de jouir de toutes les délices terrestres; mais on ne peut pas non plus les assimiler à ces esprits bienheureux du ciel qui ne trouvent de délices que dans le pain qui les a créés. Ces hommes courbés vers la terre, demandant à la chair toutes les satisfactions et toutes les joies, ne sauraient être comparés qu'aux animaux et laissent entre eux et les anges une distance presque infinie par leur condition et par leurs moeurs; par leur condition puisqu'ils sont mortels; par leurs moeurs puisqu'ils s'abandonnent à toute la dégradation des sens. Or, entre ce peuple du ciel et ce peuple de la terre, l'Apôtre tenait pour ainsi parler le milieu; de plus en plus il tendait vers le ciel; de plus en plus il se détachait de la terre. Pourtant il n'était point encore du ciel, car il avouait qu'il n'était pas encore parfait; il n'était pas non plus du nombre de ces hommes paresseux, engourdis, énervés, endormis, croyant qu'il n'y a rien autre chose que ce qu'ils voient, que ce qui passe ; que tout pour eux consiste à naître et à mourir. Si l'Apôtre eût été du nombre de ces hommes, aurait-il pu dire : « Je tends vers la palme de la céleste vocation? »
Le jeûne doit donc entrer dans la direction à imprimer à notre vie. Les anges,.je l'ai dit, sont par nature étrangers à cette obligation ; les hommes qui se font les esclaves de leur chair ne s'en occupent pas davantage; il en est autrement pour nous, qui vivons en dehors de tout contact avec les infidèles et qui aspirons ardemment à nous réunir aux anges. Cette union n'existe pas encore, mais nous y tendons; nous ne partageons pas encore leur joie, mais nous l'appelons de nos désirs. Mais enfin, à quoi nous sert-il donc de nous abstenir un peu de la nourriture et des joies de la chair? La chair tend vers la terre; l'esprit tend à s'élever, il est entraîné par l'amour mais retardé par le poids du corps. De là cette parole de l'Ecriture : « Le corps qui se corrompt appesantit l'âme, et cette enveloppe terrestre que nous habitons incline vers la terre l'intelligence et le flot de ses pensées (1) ». Si donc la chair devient un poids pour l'âme par cela même qu'elle tend vers la terre, si elle est un fardeau qui ralentit le vol de l'esprit vers les sphères supérieures, plus un homme trouve ses délices dans la vie supérieure, plus il travaille à se débarrasser du fardeau terrestre qui l'accable. Voilà ce que nous faisons quand nous nous livrons au jeûne.
CHAPITRE III. LE JEUNE NÉCESSAIRE POUR DOMPTER LA CHAIR.
3. Gardez-vous donc de ne voir dans le jeûne qu'une pratique vaine et superflue. Que celui qui par respect pour l'usage de l’Eglise s'y soumet encore, se garde bien de penser, de se dire à lui-même ou d'écouter dans son âme la voix séductrice qui lui crie : que faites-vous, pourquoi jeûnez-vous? Vous privez votre âme, vous ne lui donnez pas ce qui lui plaît ; vous vous faites donc souffrir vous-même, vous êtes à vous-même votre persécuteur, votre propre bourreau. Dieu prend-il donc son plaisir à vous voir souffrir? N'est-il pas cruel celui qui se délecte de vos souffrances ?
Répondez à ce tentateur : je me punis moi-même afin que Dieu me pardonne, afin qu'il vienne à mon secours, que je plaise à ses yeux et que je me délecte de sa suavité. N'immole-t-on pas la victime avant de la placer sur l'autel ? Je ne veux pas que ma chair exerce d'empire sur mon esprit. Vous adressant toujours à ce mauvais conseiller, à cet esclave de l'estomac, répondez-lui .par cette comparaison: Si vous montiez une bête de somme, un cheval qui vous inspirerait la crainte fondée d'une chute malheureuse ; pour vous donner plus de garantie et de tranquillité ne sauriez-vous pas lui retrancher la nourriture et dompter par la faim celui que vous n'auriez pu dompter par le frein? Mon corps est ma bête de somme; je voyage vers la Jérusalem céleste et souvent cette monture m'entraîne et cherche à nie faire sortir de ma voie qui est Jésus-Christ; ne dois-je donc pas recourir à la faim pour dompter ses emportements? Celui qui goûte cette vérité éprouve par sa propre expérience combien le jeûne est utile. Cette chair, aujourd'hui domptée, le sera-t-elle toujours ? Pendant qu'elle sera dans cette vie temporelle, tant qu'elle subit la triste condition de notre mortalité, elle ressent ces commotions aussi évidentes en elles-mêmes que dangereuses pour notre esprit. Ici-bas notre chair est toujours corruptible, car elle n'est point encore ressuscitée ; elle ressuscitera un jour, mais en attendant, ses habitudes ne sont rien moins que célestes et nous-mêmes nous sommes encore loin d'égaler les anges.
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Je cherchais sur Google ce que saint Augustin avait écrit sur le jeûne et je tombe précisément en moins de 30 secondes sur un blog qui en parle, le vôtre. Merci tout simplement de ce post tout à fait intéressant et bien au-delà du temps de Carême.